Interview La Croix

Jacques Gauthier : Poète, essayiste, théologien

« Pour moi, la joie c’est la couleur de Dieu »

Interview parue dans La Croix, 5-6 juin 1999


Né en 1951, marié et père de quatre enfants, poète et essayiste reconnu au Québec, Jacques Gauthier, spécialiste de Patrice de La Tour du Pin, est un théologien en dialogue avec la culture de son temps.
 
Spécialiste de Patrice de La Tour du Pin, vous vous êtes aussi passionné pour saint Jean de la Croix et sainte Thérèse de Lisieux. Quels sont leurs points communs ?

 
Jacques Gauthier :
J'ai découvert Jean de la Croix à 21 ans. Je vivais à l'Arche de Jean Vanier et tout alors me séparait de Jean de la Croix : sa scolastique, son ascèse, son langage du XVe siècle. J'étais d'une autre culture, plus proche du milieu hippie. Mais en le lisant, je me suis dit : « Voilà quelqu'un qui me dit comment aller à Dieu. » Sa pensée, la beauté de ses expressions nous font communier à son expérience de Dieu, entrer dans le mystère de la relation.

Thérèse de Lisieux s'est littéralement nourrie de Jean de la Croix qui lui a donné les mots pour dire son expérience. Quel éternel mystère que la communion des saints ! Mais Thérèse était plus chansonnière que poète. Aujourd’hui, elle aurait peut-être été cinéaste, car elle écrit ce qu'elle voit. Patrice, Thérèse et Jean de la Croix sont tous trois des amoureux du Christ et de l'Eglise. Ils ont en commun cette densité d'être qui vient de la joie pascale. Et pour moi, la joie, c'est la couleur de Dieu.

 
Vous venez de publier un "Prier 15 jours avec Patrice de La Tour du Pin". Il faut dire que vous avez trouvé un écho personnel dans l'œuvre de ce « théopoète ». Comment s’articulent chez vous théologie et poésie ?

 
J.G. :
Je me sens poète avant d'être théologien. Pour moi, la poésie ouvre sur la théologie. Elle est le langage le plus apte à dire Dieu, à cause de sa dimension symbolique. Un langage qui fait éclater le sens. La poésie donne une forme au silence. Elle suggère, tente de dire l'indicible. Elle est la voie par excellence pour approcher le mystère. Elle est donc vouée à l'échec et c'est ce qui fait sa grandeur : totalement inutile, la poésie nous est nécessaire.

La « théopoésie » n'est pas de la théologie en vers mais plutôt le retour vers une théologie laudative qui donne une place aux symboles, à la beauté, au silence. Pour moi, la théologie est d'abord un discours DE Dieu avant d'être discours SUR Dieu. C'est Lui qui parle à travers nous. Le théologien est celui qui révèle cette Parole. Le théologien par excellence est donc le Christ. Or le christ ne parle pas « en théologien », avec des concepts, mais en poète, avec des paraboles. Sa parole fait signe. Elle a le pouvoir de susciter un désir. Alors elle devient une force de libération qui naît d'un manque, d'une quête, d'une attente. Le drame, aujourd'hui, c'est que l'on ne propose pas un désir qui fait vivre. On suscite des désirs qu'on cherche à combler tout de suite.


Qu’est-ce ce qui vous touche chez Patrice de La Tour du Pin ?

 
J.G. :
La quête, la joie, et cette conviction de se savoir aimer d'un Dieu qui est Père : le thème de l'enfant domine chez lui. D'où l'émerveillement, l'importance du jeu, le sens de la gratuité. Il a écrit trois grands jeux qui forment une « somme de poésie ». Et nous redit sans cesse : « II suffît d'être. » II y a chez lui une espérance, une sensualité, un amour du Christ et du monde. Il opère l'heureuse synthèse entre poésie, amour et foi. Toute la finalité de sa somme de poésie est de « devenir Eucharistie ».

Comment le théologien que vous êtes, laïc, marié et père de quatre enfants, comprend-il cela ?

 
En me donnant. « Devenir Eucharistie », c'est devenir du pain pour les autres. L'Eucharistie, ce n'est pas le pain des anges, mais des hommes, des êtres de chair, en marche et en croissance. Nous sommes appelés à devenir des signes de reconnaissance où nous révélons les traces du Christ dans nos vies et chez les autres. « Prenez mon corps » : l'Eucharistie est une « prise de chair » (expression qui était chère à Patrice), une offrande, un travail, une mission. Dieu en son Fils offre ce qu'il a de plus cher et de plus profond : sa vie, son corps, son message. C'est comme un accouchement.

A chaque Eucharistie, le Christ ressuscité nous remet au monde comme l'enfant qui naît à la vie. Pourquoi la théologie ne ferait-elle pas de nous des êtres vibrants de Dieu qui se laissent prendre par Lui pour Le donner au monde ? C'est cela « devenir Eucharistie ». Il y a mille façons de donner Dieu : par notre sourire, nos larmes, nos gestes quotidiens d'amour, notre travail de la raison... tout ce qui ouvre l'espace intérieur.


Reprochez-vous à la théologie actuelle d'être trop cérébrale ?


J.G. :
Je rejoins Urs von Balthasar quand il dit que la théologie est une manière d'être, de vivre la sainteté, de devenir pleinement ce que nous sommes. Le théologien doit être un mystagogue : celui qui initie au mystère chrétien et qui en vit. Chez les Pères de l'Eglise — les premiers théologiens—, l'expérience de Dieu est toujours première. La théologie est ce travail de la raison pour tenter de rendre compte de cette connaissance de Dieu qui est existentielle, affective. Ainsi la théologie n'est pas séparable de la mystique, de la pastorale, de la liturgie. Mais elle peut devenir une spécialité desséchante si ce travail de la raison n'est pas nourri du contact avec la spiritualité, le monde, et la culture. La foi sera toujours en quête d'intelligence.

A l'inverse, si l’expérience spirituelle n'est pas"relayée par la raison...


J.G. :
On est alors dans le syncrétisme ou le merveilleux et on piétine. Certains croyants vivent toujours la même expérience. Ils restent esclaves de leur façon de voir le monde. Il ne suffit pas de pouvoir dire « Jésus est mon sauveur ». Encore faut-il pouvoir dire de quoi je suis sauvé et comment le Christ opère ma libération. Le théologien comme le poète peuvent y aider. Mais la question de Jésus demeure : « Pour vous : qui suis-je ? »

Votre théologie est très incarnée, charnelle même...


J.G. :
Je trouve fabuleux que Dieu lui-même ait chaussé nos souliers et pris le symbolisme nuptial pour nous révéler jusqu'où II nous aime. Dieu est le plus grand des amoureux. Nous avons à nous décider à dire oui à cet amour. L'amour est d'abord un désir, une décision, une action. Alors la vie envahit tout et on entre dans le dynamisme de la Résurrection. Je crois que l'on peut tous en faire une certaine expérience.

Comment diriez-vous la vôtre ?


J.G. : Il y a quatre ans, j'ai failli mourir d'une pneumonie. L'expérience de la résurrection n'est pas, alors, d'avoir échappé à la mort, mais d'avoir compris que l'on ne vit pleinement que si l'on accepte sa mort. La résurrection, pour moi, est le dernier « lâcher-prise » : une manière de tomber dans les bras de Dieu, d'entrer dans la vie, comme dit sainte Thérèse de Lisieux.


Patrice de La Tour du Pin était en dialogue avec la culture de son temps.


S’il a tant renouvelé les textes liturgiques (il a participé à la traduction française de la messe et a crée plusieurs hymnes), c’est qu’il a perçu l’écart entre la liturgie et la culture, entre l’Eglise et le monde. Sa poésie, il la mise au service de la liturgie. Or toutes deux étymologiquement évoquent une pratique, un faire « Poeien » renvoie au faire, et le terme de « liturgie » à l’« urgence ». L'urgence de donner du sens à ce que les hommes vit. C’est un travail.


De même, ma théologie, proche de la « liturgie », a un côté pratique. Je pars de la vie, pas des principes : l’accouchement, la crise de la quarantaine (objet d'une prochaine publication, NDLR), l'expérience de la mort, le suicide des jeunes... À partir de là, j'interroge la Bible les sciences humaines. Car je crois que Dieu parle aussi à travers les sciences humaines et les événements. Voyez la place des femmes dans l’Eglise. C'est un phénomène qui interroge le Magistère. Le Christ lui-même fait de la théologie pratique. Dans le récit des pèlerins d'Emmaüs par exemple Il part de leur vie, marche avec eux, Il les questionne : vous avez l'air triste... puis II fait le lien avec l'Ecriture : il y a là une pédagogie du cheminement, une pédagogie de la Révélation. Certains, comme les disciples d'Emmaüs, ne sont pas prêts à reconnaître le Christ. L'Eglise prend trop souvent pour acquis que les gens sont tous « arrivés ». Mais heureux ceux qui partent sans cesse, qui cherchent. Comme dit Brel : « Mon père était un chercheur d'or, l'ennui c'est qu'il en a trouvé ! » Brel, comme Brassens, avait le sens de l'incarnation.


Cela rejoint votre souci de désenclaver la théologie. De la faire dialoguer avec la culture


J.G. :
Oui, mais il n'est pas tant question ici d'évangéliser l'art que d'évangéliser notre désir. Pour moi, évangéliser, c'est nommer Dieu qui est déjà là. Trop de chrétiens se détournent de la culture, comme si Dieu n'avait pas une parole pour nous dans ces lieux de Révélation. Les personnages de la littérature nous parlent de Dieu en nous parlant de l'homme. Regardez ceux de Bernanos... ou même de Sylvie Germain. Je dirais même qu'on ne parle bien de Dieu qu'en parlant bien de l'humain : « Tout homme est une histoire sacrée », selon la belle expression de Patrice de La Tour du Pin. Regardez encore ce merveilleux film de Roberto Benigni : La vie est belle : il est génial parce que, au cœur de l'horreur, l'amour y est porté à son paroxysme. Ce film est plein de blessures, de non-dits, d'attentes non comblées qui sont sauvées par l'humour et le beau. C'est un des grands secrets du bonheur.

L'humour, comme la beauté, sauvera le monde ?
L
 
J.G. :
Oui ! L'humour, le jeu sont aussi des voies pour approcher Dieu. Ils créent une saine distance entre soi et l'événement. Et cette distance ouvre la place pour l'autre. Nous nous prenons trop au sérieux. Je crois que c'est Chesterton qui disait que si les anges ont des ailes, c'est qu'ils se prennent à la légère.

Votre poésie suggère Dieu sans le nommer beaucoup. Trouvez-vous que l’on parle trop de Dieu ?

 
J.G. :
Parfois on en parle mal. Il faudrait peut-être décréter dans l’église une année de silence. Pas de discours, d'encyclique : rien que du silence et un peu de poésie pour aborder le XXIe siècle ! En nommant Dieu trop facilement, on exaspère les incroyants. On devrait se taire, sauf si notre parole est meilleure que le silence. Et puis, on ne peut dire Dieu que si l'on accepte l’autre. Levinas a bien montré que l’être humain est d'abord un visage à regarder, a respecter, à déchiffrer à aimer ; le visage de l'autre est une totalité qui ouvre sur l'infini et le silence.

Le silence des incroyants respecte peut-être beaucoup mieux le silence de Dieu. Il faut une pudeur pour parler de Dieu, surtout devant la question du mal. Personnellement, je ressens souvent la nécessité de me taire. Car lorsque que je me tais, mon désir parle plus fort. Or le désir, c’est la musique de Dieu. C'est là le dilemme : parler ou se taire. L'important est de vouloir tout faire par amour.


Recueilli par Laurence MONROE