La prière dans ma vie

 La prière dans ma vie

 

La prière existe depuis des millénaires et elle est loin d’être morte aujourd’hui, même dans nos sociétés sécularisées. Elle m’a accompagné dans les grandes étapes de ma vie, car elle fait corps avec mon existence concrète. Voici le témoignage de mon expérience de la prière. C’est un témoignage de vie parmi tant d’autres, et comme tout témoignage il s’accueille plus qu’il ne se discute.

Le mot « témoigner » signifie : faire paraître, révéler ce que l’on sait. Il se rapproche beaucoup de l’étymologie du mot « enseigner », du latin insignire, qui veut dire : signaler, montrer, faire connaître par un signe. En voulant faire connaître la prière par le témoignage personnel, j’espère la faire paraître, non comme un professeur qui transmet un savoir, mais comme un témoin qui en perçoit les signes dans le clair-obscur de sa foi.

Mes premiers pas dans la prière

Je fus baptisé le 8 décembre 1951, jour de l’Immaculée Conception. J’ai eu la grâce d’avoir des parents croyants et de les avoir vus prier depuis mon enfance. Cela m’a certainement influencé dans mes choix de vie.

Je prie depuis que je suis petit et la prière a grandi avec moi, sans que je sache trop comment. Elle a fait ses premiers pas dès que j’ai balbutié le « Je vous salue Marie » et le « Notre Père ». Je me souviens de la récitation du chapelet à la radio. La famille s’agenouillait au salon et nous disions le chapelet. Je trouvais ça long, mais nous étions ensemble.

Ma prière se fit intuitive dès l’enfance, pleine de poésie à l’église, où l’union à Dieu remplaça progressivement la fusion avec ma mère. Vers l’âge de dix ans, j’aimais aller à la messe tôt le matin. Je revenais de l’église, souvent sous une neige légère, avec cette joie qui a toujours marqué mon expérience de Dieu. J’étais heureux de croire. Je chantais des chants au Seigneur sur des airs populaires. Je lui partageais spontanément ce que je vivais. La prière me donnait l’espoir d’être entendu par quelqu’un qui était vraiment le Tout, dans une relation de communion et de présence Je désirais parler de Jésus, proclamer ses merveilles au loin, mourir par amour pour lui ; c’était mon secret entre lui et moi.

Je me souviens aussi de mon premier gros livre, un missel, cadeau de mes parents. J’aimais son odeur de sous-bois lorsque je l’ouvrais, comme s’il y avait plein de vent dedans. Il évoquait un espace de liberté, l’infini d’une parole. Sa voix parlait de vignes et de puits, de figuiers et de poissons, de pain et de vin. Mon livre de messe m’a ouvert le cœur au parfum des Psaumes, au souffle d’Isaïe, aux paraboles de Jésus, à la beauté d’une parole faite chair, dont l’écho retentit encore dans mes os.

Le passage de l’adolescence

C’était le soir du 16 juillet 1969. J’avais dix-sept ans et je revenais de Vancouver en auto-stop. Je m’étais allongé près de la rivière Kamloops pour y dormir à la belle étoile. J’avais allumé un feu et je contemplais la voie lactée. Soudain, les larmes me montèrent aux yeux et une joie indicible m’envahit. Je me sentais tellement petit devant tant de beauté et de grandeur que je louai spontanément le Créateur. J’étais étonné de l’intensité de ma prière et de la joie qui m’envahissait, comme si rien d’autre n’existait. L’espace m’aspirait hors du temps; il n’y avait que la majesté du ciel étoilé et la prière de reconnaissance qui jaillissait de mon cœur. C’était totalement gratuit et inattendu. Je me sentais au paradis. Je m’endormis ainsi, attiré par l’immensité du ciel, la petitesse de mon corps dans cet univers si beau et l’intuition de la présence aimante de Dieu en moi.

Je cessai toute pratique à l’église en revenant de ce voyage. Je croyais toujours en Dieu, mais pas à l’Église qui m’attirait moins. Je devenais plus vulnérable aux modes du jour. Je cherchais du côté des religions orientales. C’était l’époque hippie. J’avais soif de spiritualité. J’aimais bien l’opéra rock Jésus Christ superstar. Je cherchais un sens à ma vie sur des sentiers dangereux : drogues, sectes, festival pop, musique rock. Un jour, j’ai eu un accident de motocyclette, j’aurais pu me tuer. Quelques minutes plus tard, j’ai pris conscience que je n’avais pas remercié Dieu de m’avoir laissé la vie. Avec douleur, je lui fis cette prière qui venait du cœur : « Pardonne-moi mon Dieu de t’avoir oublié, je sais que tu étais là et que tu m’as protégé ». Cet oubli de Dieu et ce cri du cœur m’ont fait réfléchir. Dieu n’était pas mort, je lui avais parlé avec foi. Je me demandais où allait ma vie sans lui. Je le mis au pied du mur : « Dieu, si tu existes, révèle-toi à moi ». Il m’a répondu par la mère de Jésus, Marie.

Le 2 juin 1972, ce fut le retour au Dieu de joie par l’entremise d’une communauté nouvelle. Je faisais du stop avec un ami pour aller en Californie rencontrer des Jésus people que j’avais vus à la télévision. Nous sommes arrivés dans une communauté de jeunes à Drummondville, « Les apôtres de Jésus par Marie », qui était un peu dans l’esprit de saint Louis-Marie Grignion de Montfort et du début du Renouveau charismatique. À la prière du soir, j’ai récité trois Ave avec d’autres jeunes. Au premier, je riais ; au deuxième, je priais, au troisième, je pleurais. J’étais touché une fois de plus par la joie de Marie. Je retrouvais le Dieu de mon enfance. J’étais dans une telle euphorie que je ne dormis pas de la nuit. Cette fois, j’avais compris. J’ai basculé dans la fête d’un Dieu qui prenait sa joie en moi. Il m’avait cherché beaucoup plus que moi je ne l’avais cherché. C’était Lui qui me priait maintenant de me laisser aimer, d’accueillir le trop plein de son amour. Je ne me suis jamais remis de cet appel.

La découverte de la prière intérieure

Quelques mois plus tard, je rencontrai Jean Vanier et je l’accompagnai pour vivre six mois avec lui à l’Arche de Trosly-Breuil. J’avais vingt et un ans. C’est là que je découvris l’oraison intérieure, appelée aussi prière contemplative. Je priais des heures en silence devant le Saint Sacrement exposé, malgré les distractions, inévitables dès que le corps s’immobilise et que l’esprit se fixe devant le Seigneur, aimanté par sa présence.

Je profitai de mon séjour à l’Arche pour lire les œuvres complètes de Jean de la Croix. La lecture se changeait souvent en prière. Je découvrais quelqu’un qui expliquait avec clarté et authenticité les étapes de la vraie vie mystique d’union à Dieu. Mon directeur spirituel et aumônier de l’Arche, le dominicain Thomas Philippe, m’encourageait dans ma vie d’oraison. J’étais fervent, comme tout converti peut l’être. Cet homme de grande sainteté su me guider avec respect et tendresse.

Je retournai au Québec pour entrer à l’abbaye cistercienne d’Oka. J’y ai vécu quatre ans comme moine, me laissant inonder par la vie de prière qui baigna le monastère. Mon oraison se nourrissait à la source de la liturgie. C’était le ciel sur la terre et mon cœur palpitait de reconnaissance devant tant de beauté. Je dus quitter pour des raisons de santé, mais mon passage dans la vie monastique me permit d’acquérir une grande liberté intérieure. Je commençai à publier de la poésie, expression et substance de ma prière.

J’entrepris des études théologiques qui m’ont mené à un doctorat sur la théopoésie de Patrice de La Tour du Pin. Je devins professeur à l’université Saint-Paul d’Ottawa. J’ai publié quatre ouvrages sur ce grand poète qui a écrit de si belles hymnes pour la liturgie de l’Église, rassemblées dans Prière du temps présent, le bréviaire non seulement des prêtres et des religieux, mais de tous les laïcs. Cet époux et père de famille me donna des mots nouveaux pour prier. Il a su dialoguer avec la culture de son temps, si souvent indifférente à la foi chrétienne. J’essaie d’en faire autant avec ma poésie qui est aussi une quête de joie.

Puis ce fut la rencontre de mon épouse qui vivait dans une maison de prière issue du Renouveau charismatique. Plus jeune, elle avait demandé au Seigneur que son mari soit un homme qui prie. Elle fut exaucée. Je considère mon mariage comme la plus grande grâce après mon baptême. Nous avons toujours pris le temps de prier ensemble et avec les enfants, surtout lorsqu’ils étaient petits. D’abord, nous « marchons » le chapelet quasiment tous les jours. Je dis bien « marcher », car nous le récitons en faisant une promenade. Maintenant que nos quatre enfants sont grands, nous faisons oraison le matin, chacun dans son coin de prière, et le soir nous prions les Vêpres avant de nous coucher. Ces moments de prière soudent notre couple et font de nos jours et de nos nuits une offrande à Dieu.

La crise de la quarantaine

Quand j’atteignis la quarantaine, la prière a prit un tournant inattendu. Elle devint désert, sécheresse, ennui, doute, pauvreté. J’étais tenté par le démon de midi, cette sorte d’acédie - qu’on pourrait définir comme un désert spirituel -, qui se manifestait par la tristesse, la dépression, l’insomnie et le dégoût des biens spirituels. La société « adolescentrique »«adolescentrique» avec son érotisme exacerbé, sa course à la performance, sa folie de rentabilité, ne m’aidait pas à passer ce cap de la quarantaine, que j’ai appelé dans un livre « une crise du désir ».

Il fut bien long ce carême. La messe était une corvée, et la prière, un combat, une attente. La parole de Dieu n’épousait plus mon silence. J’écrivais de la poésie pour faire de cette crise un lieu de croissance et de création. Je restais là, en quarantaine, fidèle dans la métamorphose. L’insatisfaction me guidait sur un chemin de conversion que je découvrais en marchant, en priant. Ma conjointe ne pouvait pas vraiment m’aider.

Ma prière se purifiait au contact du Dieu vivant qui naissait de plus en plus en moi. Il m’invitait à tenir bon en exprimant mon mal-être, en ne fuyant pas la crise, en revoyant mes priorités, en acceptant mes limites. Je le laissais sculpter son visage en moi. Il me dépouillait, j’apprenais l’humilité. Ma souffrance de son silence manifestait beaucoup plus mon désir de Lui que mon incroyance. La louange faisait place au cri de Jésus : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ».

À l'été 1995, je consentis à ma nuit en faisant l'expérience de ma finitude humaine. Une double pneumonie me cloua au lit. Je pensai mourir. Je priais comme j'étais, dans la position allongée d'un corps qui s'en remettait à Dieu. Je répétais le nom de Jésus à chaque respiration, comme si je m'accouchais à moi-même. Je l'appelais pour qu'il me prenne, me blesse d'amour à l'aurore, comme il l’avait fait pour Jacob. Mon dernier souffle, ma dernière larme, ma dernière prière étaient pour lui. Je me sentais flotté dans la chambre. Puis, au matin, je cessai de me battre. Je lâchai prise. Je m'abandonnai enfin, simplement, pauvrement, remettant au Christ mon impuissance à aimer comme il m'aime. Je m’étais réveillé libre. J’habitais avec moi-même.

Une petite voie de libération

En acceptant ma mort, c'est la vie que j'accueillais. Depuis ce jour, l'angoisse de la mort m'a quitté. J'empruntai une petite voie de libération faite d'amour et de confiance. Une jeune carmélite de Lisieux en avait tracé l'itinéraire sur des manuscrits que seuls ceux qui n'ont plus rien à prouver peuvent déchiffrer. La rencontre avec Thérèse de l'Enfant-Jésus, lors du centenaire de son entrée dans la vie (1897-1997), marqua la fin de ma quarantaine. Je dois beaucoup à cette femme de désir qui comprit par sa vie que l'amour infini du Dieu Père, Fils et Esprit se complaît surtout dans ce qui est petit, faible, délaissé, éprouvé.

Ce que je croyais perdu m'était revenu plus simplement. Une prière d’abandon renouait avec l’enfant caché au plus vierge de mon être. Cet enfant de la maturité m’incite aujourd’hui à prendre le bon tournant, relance mon désir sur les chemins de la liberté, donc de l'Évangile. C’est le passage de ce que je veux à ce que Dieu veut. La prière est alors relation d’amour, écoute attentive, simple présence, échange de deux regards, union de personne à personne, rencontre de deux désirs dans le respect des différences. Cette prière de vie toute simple me rend présent à la Présence, au désert aride de mon coeur, où je ne cherche plus les dons et les délices de Dieu, mais Dieu lui-même. Ainsi, je deviens eucharistie.

La petite Thérèse, docteur de l’Église et patronne des missions, m’a aidé à élargir ma prière aux dimensions de l’Église et du monde. En écrivant sur elle, je fus invité à donner des conférences et des retraites, autant au Canada qu’en France. J’ai accompagné son reliquaire pendant un mois au Québec à l’automne 2001. Elle redonnait l’Église aux gens ordinaires, créant un espace de liberté et de fête qui se manifestait lors des célébrations liturgiques, des conférences, des soirées et des nuits de prière. Les cathédrales, basiliques, églises, ne cessèrent de se remplir, au grand étonnement des prêtres et des évêques. Les gens de tous âges, conditions, ethnies, attendaient souvent de longues heures à l’extérieur, malgré le froid et la neige à maints endroits, pour prier près du reliquaire. J’avais tellement d’anecdotes de ce qui s’était passé au Canada que je décidai finalement d’en faire un livre de fioretti, ces petits faits édifiants à la manière de François d’Assise.

La petite Thérèse continue de me mener un peu partout. Grâce au cardinal Marc Ouellet de Québec, j’ai pu remettre mon livre « J’ai soif » à Jean-Paul II, le 23 octobre 2003, quelques jours après la béatification de Mère Teresa, en compagnie de mon épouse. Nous fêtions notre 25e anniversaire de mariage, et Jean-Paul II le 25e de son pontificat. Ce fut pour nous l’occasion unique de rencontrer un saint et un véritable homme de prière. Jamais nous n’oublierons son regard de bonté.

Être prière aujourd’hui

Maintenant, ma vie est de plus en plus prière. D’autant plus que j’ai fondé Prière, un supplément au Prions en Église canadien, devenu par la suite L’aventure intérieure. J’ai publié cinq ouvrages sur la prière dans la collection Les chemins de la prière aux Presses de la Renaissance. Ces livres ont été rassemblés en 2010 dans le Guide pratique de la prière chrétienne. Voir la section Prière de Livres du site Web, http://www.jacquesgauthier.com/livres/priere.html

Quelle joie de prier et d’aider aussi les autres à prier. Ce que je fais comme animateur à l’émission télévisée de Radio Canada Le Jour du Seigneur. Je donne de plus en plus de retraites sur la prière, non seulement aux laïcs, mais aussi aux religieux et aux prêtres. Mon épouse m’accompagne parfois. Notre vie est devenue plus missionnaire, parce que plus priante, surtout depuis que nous avons décidé de prier environ une heure tous les matins. C’est une grâce que nous avons désirée et que nous pouvons vivre maintenant. Ce don de l’oraison change notre vie.

Aujourd’hui, je ne sais pas si je prie bien ou si je sais prier; l’Esprit-Saint supplée à ma faiblesse, cela me suffit. Je reste en paix, disponible. Que je goûte la présence de Dieu ou non, qu’importe, puisqu’il vit en moi. Je prie avec mes joies, mes distractions, mes soucis, en auto, à pied, en silence, dans le sacrement du moment présent, le soir avec mon épouse. Le nom de Jésus, répété sans efforts, me ramène toujours au désir qui fait vivre : l’amour. Il me relie à mon mystère, à ce « je ne sais quoi » dont parle Jean de la Croix, et que le coeur brûle d’obtenir, mais c’est de nuit, dans la grande aventure de la sainteté, faite d’abandon, d’accueil et d’amour.

Plus j’avance sur les chemins de la prière, plus celle-ci se simplifie. Je suis là, Dieu est là ; il m’aime, je l’aime. C’est tout. Il me donne toujours la prière qui me convient aujourd’hui. Je n’ai qu’à l’accueillir dans l’abandon à sa miséricorde. La prière me donne Dieu chaque matin, elle sauve ma vie, comme le dit si bien ce grand priant que fut Gandhi : « C’est la prière qui a sauvé ma vie. Sans la prière, j’aurais perdu la raison. Si je n’ai pas perdu la paix de l’âme malgré toutes les épreuves, c’est que cette paix vient de la prière. On peut vivre quelques jours sans manger, mais non sans prier. La prière est la clé du matin et le verrou du soir. La prière, c’est une alliance sacrée entre Dieu et les hommes ».

Pour aller plus loin, http://www.jacquesgauthier.com/livres/priere/guide-pratique-de-la-priere-chretienne.html