Revue Notre Temps-Vermeil

Histoire de vie

 

Jacques Gauthier  La prière au cœur de la vie

 

Revue Notre temps – Vermeil, Paris, novembre 2007

 

Mes parents venaient d’emménager dans une nouvelle maison et ma mère était de nouveau enceinte. Epuisée à la fin de sa grossesse, elle était au repos forcé et fit cette promesse à Marie : « Si l’accouchement se passe bien je te consacre mon nouvel enfant ». J’ai été baptisé quelques jours après ma naissance, le 8 décembre 1951, jour de la fête de l’Immaculée Conception. Et Marie sut me rattraper dans ma vie. Je me souviens : quand j’étais enfant, nous récitions le chapelet en famille avec la radio ! Parfois je trouvais cela long. Mais nous étions ensemble.

La joie de Dieu

A quatre ans, j’en ai encore le souvenir, j’ai été hospitalisé pour une jaunisse à Trois- Rivières. On avait demandé à ma mère de ne pas venir me rendre visite, et c’est son frère, un père franciscain, qui la remplaçait. Je vois encore sa longue bure couleur de terre et son cordon blanc à trois noeuds. Pour l’enfant que j’étais, il était un visage joyeux de Dieu.

Très tôt Dieu a eu pour moi la couleur de la joie. Dès le plus jeune âge, je chantais des chants au Seigneur sur des airs populaires. Je lui disais ce que je vivais et j’avais bon espoir d’être vraiment entendu. Toute mon enfance a été marquée par cette joie.

Je me souviens du premier gros livre que l’on m’a offert. C’était un missel habillé de cuir avec des petits rubans fixés à la tranche. J’aimais sentir son parfum. Quand je l’ouvrais, il y était question de vignes et de puits, de figuiers et de poissons, de pain et de vin. Cela avait un goût de bonheur. Mon penchant pour les livres et pour la poésie vient en partie de ce livre-là. Plus tard, j’ai déserté l’Eglise, mais pas complètement la prière…

Je me souviens d’un moment de grand bonheur, quand, à dix-sept ans, je revenais en stop de Vancouver. J’avais traversé notre vaste Canada, ses immenses étendues de forêt. Je m’étais allongé près d’une rivière, pour dormir à la belle étoile. J’avais allumé un feu et je regardais la voie lactée. Je me sentais tout petit devant cette beauté immense, aspiré hors du temps. Je pleurais de joie. C’était une expérience totalement inattendue et gratuite. J’étais au paradis et me sentais aimé par un plus grand que moi : Dieu.

Mais la jeunesse et ses séductions me guettaient. Comme tous les jeunes, j’étais vulnérable aux modes. Je fus attiré par les hippies, mais aussi par les religions orientales et par la musique rock. C’était la grande époque de « Jésus-Christ Superstar ! » Je cherchais un sens à ma vie et j’empruntais des voies risquées.

Lors d’un accident de motocyclette, je faillis mourir. Quand j’ai pris conscience que j’étais toujours en vie, je m’en suis voulu de ne pas avoir remercié le ciel de m’avoir épargné le pire. Et aussitôt, j’ai demandé pardon pour cet oubli. Et, en formulant intérieurement ce pardon, j’ai mesuré à quel point cet attachement à Dieu, bien que resté enfoui, ne m’avait pas lâché. Ce pardon était un cri du cœur. Dieu n’était donc pas mort puisque je m’adressais à Lui ! Alors je me souviens de l’avoir mis au défi en lui disant : «  Si tu existes, révèle-toi à moi ! ». Ce qui arriva, mais d’une manière que je n’aurais pas soupçonnée.

Avec la ferveur du converti

C’était le 2 juin 1972, une fois de plus, je faisais du stop avec un ami. Nous allions jusqu’en Californie, retrouver des « Jesus People » que j’avais vus à la télévision. Nous sommes arrivés dans une communauté de jeunes à Drummondville. Ils s’appelaient eux-mêmes « apôtres de Jésus par Marie ». Le Renouveau Charismatique en était à ses débuts et ce groupe là, en l’occurrence, s’inscrivait dans l’héritage de François d’Assise et de Louis-Marie Grignon de Montfort. Entraîné par les autres jeunes, je me suis surpris le soir venu, à réciter trois « Je vous salue Marie ». Au premier, je riais. Au second, je priais. Au troisième je pleurais. La joie était revenue et, avec elle, le Dieu de mon enfance. Je n’en dormis pas de la nuit : Dieu m’avait cherché bien plus que je ne l’avais cherché. C’était lui qui me priait de me laisser aimer.

Quelques mois plus tard je rencontrai Jean Vanier qui m’entraîna à l’Arche. J’ai vécu avec lui six mois à Trosly–Breuil où handicapés et bien portants partageaient une vie communautaire. J’avais vingt et un ans et avec eux je découvrais la prière intérieure et l’œuvre mystique de saint Jean de la Croix. L’aumônier de l’Arche, le dominicain Thomas Philippe, m’encourageait sur les voies de l’oraison. Il me parlait souvent de la petite Thérèse, si proche des gens blessés. Elle est plus tard devenue ma grande amie quand j’ai fait l’expérience de la faiblesse. Pour l’heure, j’avais la ferveur d’un converti et je suis entré au monastère.

J’ai vécu quatre ans comme moine dans l’abbaye cistercienne d’Oka au Québec. J’étais porté par la beauté des liturgies : c’était un peu comme le ciel sur la terre. Je goûtais le silence, cette musique sans instrument. Des raisons de santé m’obligèrent à quitter la vie monastique, mais j’y avais trouvé le sens de la liberté intérieure.

Un an après ma sortie du monastère (je n’avais pas prononcé des vœux définitifs), j’ai épousé Anne-Marie, qui a un itinéraire un peu semblable au mien. Elle avait demandé, lorsqu’elle était plus jeune, que son mari soit un homme qui prie. On peut dire qu’elle a été exaucée ! Je considère mon mariage comme le plus grand cadeau reçu depuis mon baptême. Ensemble nous avons eu quatre enfants et nous sommes maintenant les grands-parents d’une petite-fille.

J’entrepris des études de théologie, et tout naturellement je choisis de faire mon doctorat sur l’œuvre du poète Patrice de la Tour du Pin (mort en 1975). Ce qui m’a séduit chez lui, c’est sa poésie autant que sa foi. Le thème de l’enfance y est présent partout à travers l’émerveillement, le jeu, la gratuité. Cet auteur nous redit sans cesse : « Il suffit d’être ». La poésie est pour moi le meilleur langage pour parler à Dieu et de Dieu. Ce langage symbolique suggère sans rien imposer ; il suscite le désir. La poésie est pour moi la voie royale pour s’approcher du mystère. Elle est donc en quelque sorte vouée à l’échec, car comment dire l’indicible ou rendre visible l’invisible? C’est ce qui fait sa grandeur. La poésie est inutile, mais si nécessaire dans notre monde régi par l’utilitarisme. La poésie donne forme au silence et Dieu se glisse dans la rumeur de mes mots.

La poésie au service de la liturgie

Patrice de la Tour du Pin parle de « théopoésie » , un mot compliqué pour évoquer la recherche de Dieu à travers la poésie; il propose de « devenir eucharistie », c’est-à-dire d’aimer, de se donner. C’est comme cela que je comprends l’expression de la messe « Prenez mon corps »… Il y a mille façons de donner Dieu : par nos sourires, nos larmes, nos gestes quotidiens d’amour, de tendresse, par le travail de nos mains ou de notre raison. La Tour du Pin avait mis sa poésie au service de la liturgie. J’ai écrit quatre ouvrages sur sa vie, son œuvre et ses hymnmes.

Après ma thèse de doctorat consacré la théopoésie de La Tour du Pin, j’ai commencé à enseigner la théologie à l’université Saint Paul d’Ottawa. C’est une théologie très pratique où les dimension liturgique et mystique ont leur place. Je pars des situations de vie. Je trouve fabuleuse l’idée que Dieu lui-même ait chaussé nos souliers d’homme. La poésie comme la liturgie ont quelque chose de commun. Toutes deux renvoient à une pratique, à un faire. « Poien » en grec signifie « faire », au sens de fabriquer. De même la liturgie est une action, un travail, une urgence (il y a la même racine). L’urgence, sans doute, de donner du sens à ce que les hommes vivent. La naissance, les rencontres, le couple, la maladie…

C’est à partir de toutes ces expériences que j’interroge la Bible. Et je crois que Dieu parle à travers tous ces événements. Le Christ lui-même interroge les disciples à partir de leur expérience. Prenez le récit des pèlerins d’Emmaüs : il marche avec eux, il leur demande ce qui les trouble. Et lentement, il les aide à faire le lien entre ce qui leur arrive et les Ecritures. Mais ces disciples n’étaient pas prêts à reconnaître le Christ. L’Eglise prend trop pour acquis que les gens sont tous arrivés. Ils cheminent, et leurs chemins sont parfois tortueux. Heureux ceux qui partent sans cesse. Qui cherchent. Comme le chante Brel, « mon père était un chercheur d’or, l’ennui c’est qu’il a trouvé ! ».

Une longue traversée du désert

C’est vrai que je suis un passionné ; mon épouse dirait « une passion née ». Pour moi, Dieu est le plus grand des amoureux. Il nous suffit de nous décider à dire oui à son amour. On ne parle bien de Dieu que si l’on parle bien de l’humain. Plus je suis humain, plus je suis divin, un peu comme dans le merveilleux film de Roberto Benigni : « La vie est belle ». Ce film est traversé des drames les plus tragiques, mais aussi d’un amour d’une grande humanité, de sentiments d’une grande beauté.

Pourtant au détour de la quarantaine, je suis passé par une véritable crise, que j’ai appelé « une crise du désir ». Je me sentais triste et dépressif. Et je comprenais que la société « adolescentrique » dans laquelle nous vivons, son érotisme, sa course à la performance, ne nous aident pas à vivre les différents caps de la maturité. Je ressentais un grand ennui. J’étais insatisfait, mais je continuais d’écrire de la poésie et de prier, souvent avec des larmes. Ce chemin d’intériorité a été un chemin de conversion. Anne-Marie ne pouvait pas m’aider, pourtant le soir, ensemble, nous « marchions le chapelet », par fidélité. Et cela me travaillait secrètement, sans que j’en ressente les fruits. Ce fut une longue traversée du désert, et du désir. Mais elle déboucha sur une quête plus profonde.

C’est de ces expériences là, que je tire la théologie. J’ai écrit sur « la crise de la quarantaine », après en être sorti suite à une pneumonie assez grave. J’ai réalisé que l’on ne vit pleinement que si l’on accepte sa mort. Ma foi en la résurrection du Christ est devenue plus viscérale. Mourir, pour moi, c’est tomber dans les bras du Christ, c’est l’extase définitive, l’entrée dans la vie, comme dit Thérèse de Lisieux. Grâce à sa petite voie de confiance et d’abandon, je suis sorti de la crise en 1995. Je dois beaucoup à cette femme de désir qui a compris que Dieu s’identifie à ceux et celles qui souffrent. Je me suis beaucoup mobilisé pour faire connaître son message d’espérance. Elle m’a semblé si familière que je lui ai consacré six ouvrages. Et puis, au Canada, j’ai participé à la tournée de ses reliques en 2001. Ce fut une collection d’évènements très émouvants. Je donnai aussi quelques sessions à Lisieux.

Thèrèse m’a ramené à Jean de la Croix et à l’oraison contemplative. La prière intérieure est devenue le centre de ma vie. Il ne s’agit pas tant ici de faire le vide que de communier au Christ. J’essaie de communiquer aux autres cet « art de la prière » qui a tant marqué Jean-Paul II. À cet égard, j’ai lancé la collection « Les chemins de la prière ». Ces petits guides pratiques ont pour but d’ouvrir les portes qui mènent à la Présence de Dieu en soi. Quelle grâce tout de même que la prière ! Je sais par expérience que Dieu ne refuse jamais le don de la prière à celui qui prie.

Propos recueillis par Laurence Monroe