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De la blessure à la grâce, deuxième partie

Deuxième partie de l'entretien avec Nathalie Calmé sur la crise de la quarantaine paru dans la revue Sourcesno 40, décembre 2017. Pour lire la 1er partie, cliquez ici.

Au moment de la crise de la quarantaine, le désarroi spirituel du croyant est parfois comparable, selon vous, à une « nuit mystique »...

La nuit mystique surgit du fond de notre misère humaine, de la crise du désir vécue à la quarantaine. Le croyant s'en remet à Dieu. Sa foi lui fait comprendre mystérieusement que c'est Dieu qui agit en lui. Il l'invite à la paix du cœur en le faisant passer par la nuit du dépouillement. Dieu plonge son cœur dans le vide et la sécheresse en lui montrant ce qui est faux et ombrageux : égoïsme, orgueil, agressivité, dépendance, jalousie. Le Tout éclaire son côté destructif. Il s'ensuit une grande douleur de se savoir indigne d'un tel amour. La nuit mystique dépasse tout ce qu'on peut en dire. Elle marque un passage, et les croyants qui l'empruntent consciemment passent de la nuit à l'aurore. La foi devient alors plus intime et universelle, mais aussi plus obscure, comme l'a si bien décrite le mystique par excellence de la nuit et de l'union à Dieu, Jean de la Croix. Il montre que la foi donne une lumière qui dépasse ce que la raison et les sens ne peuvent pas saisir. De plus, le terme même de cette foi étant le Dieu invisible, nous restons dans la nuit ici-bas.

Nous expérimentons cette nuit dans la foi et l'amour purifiés au feu du dépouillement et de l'oraison. Cette prière de simple présence se vit dans le désert du cœur. Elle est souvent aride et silencieuse. Le croyant en quarantaine devient un immense œil de prière. Il ne désespère pas dans son long carême, il sait que depuis un certain matin de Pâques, Dieu travaille en secret au plus intime de sa nuit. L'image de Dieu brille de plus en plus dans ses yeux. Il en est transformé. En tradition chrétienne, la nuit mystique commence là où la contemplation débute. Ne pouvant plus méditer avec ses sens et ses facultés, la personne reste en paix et en silence. Elle se laisse aimer par son Seigneur et boit à la source sans efforts. Il s'agit seulement d'être là, disponible. Les techniques de méditation peuvent aider à suspendre les pensées, mais elles ne peuvent pas remplir le vide que crée cette nuit. Dieu seul qui la met dans cette nuit se charge de l'habiter à sa manière si déconcertante. Le Christ devient le modèle de l'union à Dieu et le lieu où s'enracine l'expérience de Dieu. Le Christ est pour le chrétien ce qu'il y a de plus humain et divin en lui. Il est le compagnon de ses combats, le soutien de son être sans fond. Il invite à servir Dieu en ne s'en servant pas comme une cause à défendre, un besoin à combler, une image à aimer, un rêve à réaliser.

Afin de découvrir son désir et un nouvel élan de vie, vous proposez dix attitudes. Pouvez-vous en développer quelques-unes?

J’ai effectivement proposé dix étapes qui mènent à la rencontre avec soi-même, l'autre et Dieu. La première est de reconnaître son insatisfaction, qui est en général difficile à nommer. On ressent une angoisse qui est la perte de ce que l'on pensait acquis : jeunesse, confiance, force, popularité, argent, amour, sécurité. On cherche la raison ultime de notre vie devant la mort qui se fait plus présente. Cette impuissance devant la vie qui passe oblige la personne à affronter un réel jusqu'alors inconnu. Ce bénéfique désert du cœur lui fait renoncer à la popularité et au prestige. L'insatisfaction ressentie à la quarantaine amène un changement qui ressemble à une sorte de conversion. En effet, l'expérience de la conversion, qu'elle soit intellectuelle, morale, religieuse, se manifeste au début par une insatisfaction, une inquiétude, une angoisse. C'est un passage de la mort à la vie, si cher au christianisme, un décentrement de soi au nom même de l'amour. Pâques en est l'ultime référence.  

La deuxième attitude est de passer de la surface à la profondeur. L'être humain est un peu comme l'océan. Il y a la surface (idées, images, rêves, souvenirs), et le fond (émotions, sentiments, peurs, espoirs). Nos émotions, qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, révèlent mieux le fond de notre être que les idées. Elles ne mentent pas, contrairement aux pensées qui peuvent cacher à nous-mêmes et aux autres ce que nous sommes. Lorsque sonne la quarantaine, l'heure est venue de passer de la surface du besoin à la profondeur du désir, de l'extérieur du narcissique à l'intérieur du moi véritable. Ce passage de la tête au cœur est souvent étroit, mais il rend la personne plus vraie, plus authentique, plus transparente, comme une eau pure. Le chemin est long qui mène à l'aspiration profonde de notre être, soit le désir de liberté, d'aimer, de vivre. En prenant ce chemin, - ou est-ce le chemin qui nous prend ? - on se donne le droit d'être, non de paraître. La limpidité est au bout, dans la profondeur du cœur, où Dieu demeure. Ce désir profond se cultive par le regard et l'écoute, en prenant soin de soi-même, des autres et de Dieu qui attend l'offrande de la liberté. Car comment aimer les autres si nous ne nous aimons pas nous-mêmes ?

La troisième attitude est de « prendre le risque d'aimer ». Aimer est un verbe d'action. C'est un choix, une décision, un risque qui ouvre la relation à un horizon de désir. Ce risque se traduit par l'engagement, la responsabilité, la solidarité. On devient le gardien de notre relation avec l'autre. Pour prendre le risque d'aimer, il faut s'aimer soi-même. Tant de voix à l'intérieur et à l'extérieur disent que nous ne valons rien, que nous ne sommes pas aimables. L’Évangile nous montre autre chose, comme si Jésus nous disait : «Je veux lever en toi tous les obstacles qui t'empêchent d'aimer. Sache que tu es aimable et que tu as de la valeur à mes yeux. Je t'aime tel que tu es. Accueille cet amour qui te précède toujours. Tu n'as pas besoin de me prouver ton amour en faisant quelque chose de spectaculaire, en étant populaire, riche, puissant. Non. Laisse-toi aimer par moi et tu prendras le risque d'aimer. Deviens ce que tu es, c'est-à-dire mon bien-aimé que j'ai choisi librement pour qu'au milieu de ta vie tu prennes le risque d'aimer ».

les defis de la soixantaine tb

Il ne s'agit pas tellement de faire des efforts pour aimer que de croire à l'amour et d'en faire le lieu conscient de son désir. Il n'y a rien de facile dans cette démarche. Ce que nous pouvons changer dans le monde, c'est nous-mêmes. Or, tout change au milieu de la vie ; nos attitudes, nos comportements, nos valeurs. Cette porte du changement ne peut être ouverte que de l'intérieur. L'objectif de notre vie, la motivation fondamentale qui nous fait agir, le désir qui fait vivre, se révèlent par l'énoncé de mission personnelle. C'est la lentille à travers laquelle nous voyons le monde autrement. Des questions peuvent nous guider dans l'élaboration de notre énoncé de mission : «Quelle est la finalité de ma vie ? Quelle est ma vocation profonde ? Comment j'aimerais que les autres parlent de moi après ma mort ? Quelle est ma liste de priorités ? Qu'est-ce qui me motive ? Qu'est-ce que je veux être ? Quelles sont les valeurs qui me guident ?... »

Les passages de la vie sont ressentis comme des petites morts qui nous dépouillent, des moments pénibles qui nous redéfinissent, nous aident à renaître, car nous n’avons jamais fini de nous développer, de nous transformer. « Ne liquidez pas trop vite vos blessures : elles peuvent, si vous en avez la grâce et le courage, donner naissance à des ailes » nous rappelle Jean Sulivan. Comme le dit si bien Thèrèse de Lisieux : « Tout est grâce ».

Pour aller plus loin: La crise de la quarantaine, Les défis de la soixantaine, Saint Jean de la Croix. Lire également sur ce blog: La quarantaine et la soixantaine.

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Retour sur le film Des hommes et des dieux
De la blessure à la grâce, première partie

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