La mort de mon père

Mon père est décédé le 2 juin au matin, emporté par une pneumonie fulgurante, à l'âge de 94 ans. Je lui avais parlé au téléphone une semaine avant mon départ pour Sudbury, où je donnais une retraite à des prêtres du nord de l’Ontario. Il m’avait assuré qu’il allait bien, malgré un cancer diagnostiqué deux semaines plus tôt. « Je vais prier pour toi ». Ce fut sa dernière parole, que j’emporte avec moi comme une promesse éternelle. 

À mon retour de Sudbury, le téléphone sonna dans la nuit comme un glas. Ma sœur Lise m’annonça que les jours de notre père étaient comptés ; il fallait partir tout de suite. La route fut longue de Gatineau à Shawinigan, mais j’avais l’ultime conviction qu’il nous attendrait avant de s’éteindre. Quand nous arrivâmes à l’hôpital avec ma mère, ma sœur Anne et mon frère Pierre étaient là, l’entourant de leur affection. Ma mère s’approcha de son cher Daniel et lui répéta qu’elle l’aimait. Le 2 juillet, ils auraient fêté leur 69eanniversaire de mariage. 

Papa, les yeux fermés, respirait difficilement, ne parlait plus, mais serrait notre main, comme pour nous dire au revoir avant le dernier voyage. En quelques minutes, on le transféra à l’unité des soins palliatifs. La fin approchait. Je lui chuchotai à l’oreille que le Seigneur l’attendait, puis je récitai un Notre Père, tout contre lui, comme si je l’enfantais à la vie. « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie », avait écrit Thérèse de Lisieux. 

Papa expira à la fin du Notre Père, tout doucement, comme un oiseau s’envole vers d’autres cieux. « Il est parti ! », s’exclama ma mère. Je répondis spontanément : « Il est arrivé ». Je ressentais une grande paix intérieure. L’infirmière constata le décès. Le prêtre que j’avais demandé arriva. Nous avons prié ensemble. Il y avait une belle sérénité dans la chambre, à l’image de papa, qui avait rendu l’âme tout naturellement, comme s’il s’endormait dans la mort. Il s’est éteint, dit-on, mais ma foi chrétienne m’assurait qu’il était allumé à un autre feu, celui du Christ ressuscité. 

Quelle grâce d’avoir été là ! Quelle belle mort ! Je remerciais papa de m’avoir attendu, et le Seigneur de m’avoir exaucé. Je lui avais demandé plusieurs fois que je sois présent à la mort de mon père, cette mort qui fut « la gloire de mon père », pour reprendre le titre du livre de Marcel Pagnol, puisqu’elle lui permit d’ouvrir les yeux sur sa véritable naissance en Dieu, un 2 juin, jour anniversaire de ma conversion. (Lire sur le blogue : Un 2 juin, j’ai basculé dans la joie).

Les funérailles de l’espérance

Les jours qui suivirent furent employés aux arrangements funéraires et à la préparation des funérailles. Les larmes montaient par vagues, au rythme des marées du souvenir. Le deuil se vit différemment pour chacun, d’où l’importance des rites qui nous aident à traverser ce passage, à prendre notre temps. Tout va tellement vite aujourd’hui. Il me semble que le deuil ralentit le temps, lui donne une densité d’être qui l'ouvre sur l'éternité d'une présence.

Au matin du 9 juin, familles et amis nous offraient leurs marques de sympathie au salon funéraire, où mon père était exposé. Un autre beau moment de partage et de solidarité. Beaucoup d’émotion à la fermeture du cercueil. Puis le cortège se mit en branle vers la magnifique église Saint-Paul de Grand-Mère, lieu de rencontre de mes parents durant une retraite paroissiale, de leur mariage en 1949, de la première messe de mon oncle franciscain, Claude Héroux, frère de ma mère, décédé le 10 septembre 2016, à l’âge de 99 ans. 

Ma mère tenait que la messe débute, comme à leur mariage, avec Bach : « Jésus, que ma joie demeure ». À la première lecture, saint Paul affirmait qu’il ne voulait pas que nous soyons abattus, sans réconfort, comme ceux qui n’ont pas d’espérance : « Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité ; de même, nous le croyons, ceux qui se sont endormis, Dieu, à cause de Jésus, les emmènera avec son Fils. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur » (1 Th 4, 15-17).

La foi n’enlève pas la peine, la douleur, mais lui donne un sens, une espérance. Jésus nous le rappelait dans l’extrait de l’évangile selon saint Jean, où il invitait ses disciples à ne pas être bouleversés puisqu’il partait nous préparer une place dans la maison de son Père. « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi » (Jn 14, 6). Le signet que nous avions choisi pour notre père évoquait un chemin dans la forêt, symbole de sa vie et de sa montée vers le Père.

Signet Papa

La messe des funérailles, présidée avec recueillement par mon ami prêtre Rodhain Kasuba, fut sobre. Il m’avait demandé, en guise d’homélie, de commenter l’évangile et de dire un mot sur mon papa. C’était aussi le souhait de la famille. Je redoutais ce moment, mais j’avais accepté dans la foi, sachant que papa et le Père éternel me donneraient la force nécessaire pour relever ce défi. Je partageai cinq cadeaux qu’il nous laissait en héritage.

  1. Sa foi en Dieu. Mes parents étaient croyants et pratiquants. Ils allaient régulièrement à la messe le dimanche. Trop vieux, ils écoutaient Le Jour du Seigneur à la télévision de Radio Canada. Ils étaient bien fiers de moi quand je l’animais, il y a quelques années déjà. Chaque Premier de l’an, papa nous donnait sa bénédiction.
  2. Sa joie de vivre. Mon père était joyeux et de bonne humeur. Il aimait taquiner les gens, déformer les chansons. Son humour n’était pas méchant, mais rassembleur. Il avait gardé son cœur d’enfant. Son intelligence était pratique, manuelle.
  3. Son amour de la nature. Le métier de mesureur de bois l’amenait souvent dans la forêt. Il aimait la chasse et la pêche, apprivoisait facilement les animaux, contemplait la création qui le rapprochait du Créateur.
  4. Son honnêteté et son intégrité. Papa ne tolérait pas l’injustice. Homme tranquille, de peu de mots, il recherchait l’harmonie et la paix, rendait tout le monde à l’aise. C’était un homme responsable, fidèle, droit, réconfortant, simple.
  5. Son amour inconditionnel. Il a aimé les siens jusqu’au bout, à l’exemple de Jésus. Avec lui, il nous lègue ces paroles essentielles : aimez-vous les uns les autres, pardonnez, consolez, ne jugez pas.

Mon père venait du village Sacré-Cœur, près de Tadoussac. Il se reconnaissait dans les chansons de Gilles Vigneault, comme celle-ci pour sa mise en terre : 

J'ai pour toi un lac quelque part au monde
Un beau lac tout bleu
Comme un œil ouvert sur la nuit profonde
Un cristal frileux
Qui tremble à ton nom comme tremble feuille
À brise d'automne et chanson d'hiver
S'y mire le temps, s'y meurent et s'y cueillent
Mes jours à l'endroit, tes nuits à l'envers.
 
J'ai pour toi l'amour quelque part au monde
Ne le laisse pas se perdre à la ronde

 

Au verso du signet à mon père, j’ai composé pour lui cette prière, au nom de la famille, comme un dernier à Dieu.

« Merci, Seigneur, pour la belle vie que tu m’as donnée. Je te rends grâce pour mon épouse, mes enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Garde-nous dans ton amour et dans ta paix. « Tout est grâce ».

Pour aller plus loin, ce livre sur l’accompagnement à la mort de mon beau-père : Récit d’un passage (Novalis / Parole et Silence).

École de prière (70) Le tabernacle

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