La mort, et après?

Émission du du 7 décembre

La mort, et après?

 

Un jour, des enfants demandèrent à leur maîtresse d’école : « C’est quoi mourir » ? Elle leur répondit que c’était comme s’endormir, mais sans se réveiller. Un enfant s’exclama tout joyeux : « Moi, je ne mourrai jamais, maman me réveille tous les matins ».

Des poètes ont chanté la mort comme une amie attendue, un doux sommeil. Pour Félix Leclerc, la mort est grande et belle, « il y a plein de vie dedans ». Pour Léo Ferré, la mort est délivrance, elle est « sœur de l’amour ». J’en ai moi-même parlé dans le recueil L’ensoleillé et le récit Fraternelle-souvenance.html qui évoquent les derniers moments de mon beau-père : « Nous lui avons fermé les yeux pour que les nôtres s’ouvrent sur sa naissance ». Thérèse de Lisieux avait écrit quelques mois avant sa mort : « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie ».

Une nouvelle naissance

La mort est souvent vue comme un sommeil qui nous éveille, une présence qui accompagne nos nuits et nos jours, une naissance que l'on porte en soi, un départ vers un jour nouveau. Lors d’une conférence sur la mort en juillet 2008, je demandai aux participants ce qu’ils feraient s’ils leur restaient une heure à vivre. Les réponses furent diverses et pleines de vie. En voici quelques-unes :

Je réunirais mon épouse et mes enfants et je leur dirais combien je les aime.
Je me recueillerais dans le silence et je prierais.
Je ferais exactement ce que je fais en ce moment.
Je ne sais pas, la question est trop abstraite et hypothétique.
Je téléphonerais à quelqu’un pour lui demander pardon.
Je prendrais un verre de vin au soleil.
Je m’arrangerais pour que tous mes papiers soient en ordre, surtout mon testament et les arrangements funéraires.
J’irais me coucher pour ne pas inquiéter mes proches ».

Ce n’est pas facile d’accepter sa propre mort, car on doit se séparer de ceux qu’on aime, quitter cette vie, affronter quelque chose de nouveau, s’ouvrir à l’inconnu. La mort est mystérieuse et silencieuse. Il est facile d’en parler lorsque nous ne la voyons pas près du lit. Elle arrive souvent à l’improviste et elle nous force à aller au-delà des apparences. Elle nous fait entrer dans les profondeurs de notre âme, nous ouvre une fenêtre au soir de la vie. Elle donne à l’heure sa densité d’amour ou de rancoeur. De temps à autre, nous chantons pour l’apprivoiser dans le noir.

Ce que nous appelons la mort est une transition d’un plan à un autre. Tout se transforme. Pour les croyants, la mort est vue comme le jour de la véritable naissance. La tradition judéo-chrétienne parle de résurrection, les sagesses orientales surtout de réincarnation, chez les uns on enterre, chez les autres on incinère. Ces interprétations de l’au-delà sont autant de réponses aux questions de l’après-mort. Pour les besoins de cette émission, je m’en tiendrai aux trois grandes religions monothéistes.

Judaïsme, islam et christianisme

Les religions monothéistes issues de la Bible et du Coran affirment que c’est Dieu qui donne la vie et qui la reprend. Le croyant ne peut pas disposer de sa vie par le suicide et l’euthanasie. Mais s’il se suicide, il a droit quand même à des funérailles. Il a reçu de Dieu à la naissance le souffle de vie, l’âme (en hébreu, nephesh), il le remet à sa mort, entre les deux il fait son possible.

Au dernier souffle, l’âme quitte son enveloppe charnelle pour rejoindre un autre monde, en espérant que ce soit le Paradis avec son Dieu qui l’aime. Je ne parlerai pas ici comment l’après-mort est perçu par les grandes religions avec les notions d’enfer, de purgatoire et de paradis, mais surtout comment elles célèbrent la mort, si on peut parler ainsi, car c’est le Dieu de la vie que les religions célèbrent. « Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mt 22, 32).

Pour mieux accepter la séparation et vivre le recueillement en présence du défunt, les religions ont institué des rites de deuil, qui sont moins observés qu’avant, compte tenu de l’urbanisation, de la dispersion des familles et de l’individualisme. Les traditions diffèrent. Par exemple, les juifs ne déposent pas de fleurs sur la pierre tombale, mais des cailloux en signe de l’immortalité de l’âme du défunt. Les musulmans sunnites portent le blanc comme couleur du deuil, alors que chez les chiites c’est le noir.

Les juifs et les musulmans lavent le corps du défunt selon certaines règles. Celui-ci est enseveli dans un linceul. Pour les chrétiens, il n’y aucune prescription particulière, mais on met au défunt ses plus beaux habits pour lui donner l’apparence d’une personne endormie. Juifs, musulmans et chrétiens déposent le corps sur le dos dans le cercueil, la face vers le ciel.

Le judaïsme et l’islam exigent l’inhumation. Le défunt est enterré en pleine terre d’où il est sorti. « Tu es poussière et tu retourneras en poussière » (Gn 3, 19) Le christianisme a suivi cette coutume pendant des siècles. En 1983, l’Église catholique l’assouplit dans son droit canon. Elle recommande que soit conservée la coutume d’enterrer les morts, mais elle n’interdit pas l’incinération, « à moins que celle-ci n’ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne ». Bref, l’Église préfère l’inhumation et tolère la crémation, du moment qu’il y a un respect des cendres du défunt.

De nos jours, le recours à la crémation est de plus en plus populaire. La crémation coûte moins cher et tout se fait rapidement. Cette pratique a un sens religieux pour les Hindous ; elle permet de libérer l’âme des morts. Pour eux, le feu est purificateur, salvateur, alors que pour nous il est surtout destructeur. Ils souhaitent être incinérés au bord du Gange afin que leurs cendres se mêlent à l’eau du fleuve sacré et que se termine enfin le cycle des réincarnations.

À l’automne 2010, les évêques du Québec ont demandé au gouvernement une loi claire pour assurer le respect des cendres du défunt. Ils déplorent certaines situations comme des cendres laissées dans une maison lorsqu’elle est vendue, ou des gens se présentent dans leur paroisse pour faire inhumer une partie des cendres d’une personne qu’ils ne veulent plus garder dans un pendentif. Les évêques demandent qu’il y ait des règles pour que l’on dispose des cendres de la même façon que l’on dispose des corps.

Autre différence entre les religions monothéistes, le judaïsme et l’islam interdisent l’autopsie, sauf exception, car c’est considéré comme une atteinte à la dignité des défunts. Pour le christianisme, il n’y a aucune règle en la matière. Par contre, les trois religions autorisent le don d’organes du moment que le défunt y a consenti. L’Église reconnaît la transplantation d’organes comme un acte d’amour, un don de soi, fidèle à l’enseignement du Christ.

Le sacrement de l’onction des malades

Les religions proposent différents rites pour la personne qui va mourir. Par exemple, l’Église catholique tient à accompagner la personne malade, qu’elle soit mourante ou pas, par le sacrement de l’onction des malades. Plus connu sous le nom d’extrême-onction, le sacrement avait pris la forme du dernier sacrement des mourants, et non seulement des malades. Les fidèles ne le recevaient qu’une fois. Après le concile Vatican II, ce sacrement n'était plus le sacrement des cas désespérés, mais une prière autour du malade, avec l'aide du prêtre et des proches. On pouvait le recevoir plusieurs fois.

Le rite est simple et émouvant. Le prêtre impose les mains au malade, signe de la descente de l’Esprit Saint. Puis il applique sur le front et les mains du malade une onction d’huile, appelée « l’huile des malades ». Cette onction est accompagnée d’une prière. Le prêtre dit le nom de la personne et prononce cette prière, alors que, de son pouce imbibé d’huile sainte, il trace le signe de la croix sur le front du malade, puis à l’intérieur de ses mains.

« Par cette onction sainte, que le Seigneur en sa grande bonté vous réconforte par la grâce de l’Esprit Saint ». La personne répond : « Amen ». Le prêtre continue : « Ainsi, vous ayant libéré de tous péchés, qu'Il vous sauve et vous relève ».

Le sacrement de l’onction des malades n’assure pas automatiquement la guérison corporelle, mais plutôt la guérison intérieure ; il aide le malade à supporter son épreuve. Ce sacrement souligne la dignité de la personne, même si son corps est diminué. L’Église montre que chaque baptisé, sur le corps duquel a coulé l'eau qui l'a sanctifié, reste aux yeux de Dieu cette personne unique et inestimable, créée à son image et devenue son enfant.

Au salon funéraire

En cette époque où la mort et le deuil sont souvent occultés, des gens désirent des rites plus personnalisés au complexe funéraire, souvent doté d’une chapelle ou d’une salle de méditation. Comme plusieurs d’entre eux ne se sentent pas à l’aise avec les grandes religions, ils essaient de trouver un sens à la mort en créant des rites plus laïcs qui leur ressemblent. On perd en solennité, en sacré, et on s’arrange pour que tout se joue en une journée. Il y a moins de recueillement, moins de référence à un plus grand que soi. (Lire Pierre Cayouette, « Le grand cirque des funérailles » L’Actualité, 15 octobre 2010, p. 50-54).

L’Église, dans sa grande tradition millénaire, propose toujours un rituel des funérailles qui se vit comme un parcours de foi. Elle propose une progression dans le rite qui aide la personne à entrer en elle-même pour donner un sens à son expérience. Ce chemin comprend plusieurs étapes : la rencontre avec la famille, le temps de prière au salon funéraire, le départ vers l’église, la célébration liturgique, le dernier adieu, la mise en terre au cimetière.

Le rite a besoin du temps et de l’espace pour déployer toute sa force symbolique. Cette progression des rites des funérailles se présente aux chrétiens comme une pédagogie qui favorise l’expression des émotions, un approfondissement du sens de la vie et de la mort, l’affirmation de la foi en la résurrection, selon la parole de Jésus : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Jean 11, 25). Il y a tout un itinéraire à respecter qui part de la présence priante au salon funéraire à la manifestation de l’espérance au moment du dernier adieu.

D’abord, il faut téléphoner au presbytère de la paroisse pour finaliser certains détails avec le curé et l’équipe des funérailles. Des bénévoles sont normalement disponibles pour rencontrer des membres de la famille. En ces heures de peine profonde, les gens manifestent leur sympathie et affection au salon funéraire. Il peut y avoir de courts temps de recueillement silencieux devant le défunt, puis un temps de prière communautaire, comme la récitation de psaumes.

« Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. » (Psaume 22 (23)) « Le Seigneur est ma lumière et mon salut; de qui aurais-je crainte? » (Psaume 26 (27) « Je bénirai le Seigneur en tout temps. » (Psaume 33 (34)) « Écoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux. » (Psaume 85 (86) « Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur. » (Psaume 129 (130)

Le départ du salon marque une autre étape, celle du rassemblement à l’église pour honorer la mémoire de l’un de ses enfants.

La célébration de l’adieu à l’église

Lorsque le cortège funèbre arrive à l’église, le prêtre, ou la personne mandatée, souhaite la bienvenue à l’assemblée par une monition d’accueil, rappelant l’affection qu’elle l’unit au défunt. Il le rend présent en l’appelant par son prénom. Le cercueil est placé devant l’autel, près de la croix et du cierge pascal. Il y a des chants, des lectures bibliques, la célébration eucharistique s’il y a lieu, des témoignages, selon le souhait du défunt.

À la fin de la célébration, il y a un temps de prière particulier : l’adieu. C’est l’heure du départ de l’être aimé. Le chant du dernier adieu invite à ne pas rester figé devant la mort, mais à passer plus loin avec le Christ ressuscité. La liturgie reste pudique et sereine. La solennité de ce moment d’adieu est marquée par deux gestes très poétiques : l’aspersion du défunt et l’encensement. Ils signifient le respect pour le corps du chrétien qui, par son baptême, a été temple de l’Esprit Saint. Un parfum d’aromates monte en offrande comme si la vie du défunt s’évaporait en prière. Puis, c’est la mise en terre du défunt au cimetière.

Notre sœur la mort

Par la mort, nous nous élançons hors du temps, nous rentrons enfin chez soi, dans notre maison d’amour, avec cette partie secrète de soi que personne ne connaît ici-bas. Mais que de saisons pour apprendre à vivre et à mourir, à prier et à aimer ! Que de passages pour assumer sa propre naissance et advenir à son humanité ! Nous savons si peu de chose de la mort, de l’au-delà, du ciel. Par contre, nous connaissons le prix de cette vie. Oui, vivre est un beau cadeau. Chaque âge a sa grâce.

La carmélite Élisabeth de la Trinité disait, la veille de sa mort, le 9 novembre 1906 : «Je vais à la Lumière, à l’Amour, à la Vie». Puissions-nous avoir la grâce d’en dire autant lorsque viendra notre entrée dans la vie. Peut-être pourrons-nous alors reprendre avec François d’Assise ce verset du Cantique de frère Soleil : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle ».

Pour en savoir plus, lire le chapitre « Notre sœur la mort », dans Les défis de la soixantaine, p. 129-150.

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