La voix du silence

Émission du 7 février 2011

 

Retrouver la voix du silence

 

Dans notre société de consommation axée sur la performance, la vitesse, le divertissement, où le «paraître» prime trop souvent sur « l’être », de plus en plus de gens ont soif de silence, de simplicité, de spiritualité. Ils sont attirés vers les hauts lieux spirituels que sont les monastères, les sanctuaires, les maisons de prière, les espaces de silence et de solitude. Ils ressentent le besoin de s’arrêter, de laisser tomber leur masque social, d’éteindre cellulaires et ordinateurs pour se ressourcer, se retrouver, faire le plein de silence, « boire l’eau de leur propre puits », selon la belle expression de saint Bernard.

Ce besoin de silence est caractéristique de la spiritualité contemporaine qui se manifeste par la recherche d’un bien-être personnel, la réalisation de soi, l’appel à l’intériorité, l’harmonie, le respect de l’environnement. C’est une tendance de notre époque, comme la vogue actuelle pour le pèlerinage à pied. On pense bien sûr au célèbre chemin de Compostelle, mais il y a de plus en plus de ces randonnées intérieures où des gens vont d’un lieu de pèlerinage à un autre pour mieux se découvrir.

Faux et vrais silences

Le poète John Milton écrivait que ce ne sont pas les lieux qu’on habite, mais son coeur. Nous sommes tellement sollicités de l’extérieur par la culture moderne et tous les gadgets électroniques qu’il nous est difficile d’habiter son cœur. Nous vivons plus souvent au-dehors de nous-mêmes qu’au-dedans. En autobus, par exemple, on voyage moins avec sa « cellule intérieure », selon l’expression de Catherine de Sienne, qu’avec son téléphone cellulaire. Qui n’a pas été le spectateur obligé de ces conversations qui brisent le silence ou qui l’imposent à tous ?

« Si ce que tu dis n’est pas plus beau que le silence, tais-toi! » Ce proverbe arabe peut signifier: ne pas parler contre les autres; user de la parole pour aimer, bénir, remercier, relever, consoler, pardonner. Ne faut-il pas se tourner la langue sept fois avant de parler ? Si notre parole n’est pas plus belle que le silence, c’est-à-dire si elle ne donne pas la vie ou ne porte pas à la réflexion, mieux vaut se taire. Il y a « un temps pour se taire et un temps pour parler », dit l’Ecclésiaste 3, 7.

Le vrai silence n’est pas démission, lâcheté, trahison. « Qui ne dit mot consent ». Il y a des silences d’omerta, des silences coupables qu’il faut briser en dénonçant l’injustice. Il y a aussi des silences d’amitié et de solidarité : « Je te donne ma parole, je garderai le silence ». C’est un peu l’aventure du couple : parole donnée, faite de respect et de fidélité créatrice ; silence porté, en étant le gardien du silence de l’autre, quoiqu’il arrive.

Quels sont les mots qui peuvent être plus beaux que le silence, qui peuvent le dire sans le trahir? La poésie tente d’y arriver, elle qui essaie de donner une forme au silence, de rendre visible l’invisible. Rimbaud, le voyant aux semelles de vent, raconte dans Une saison en enfer : « J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges ».

Il y a aussi d’autres arts comme la danse, le mime, la peinture, l’architecture, la musique... Tout cela peut aider à méditer, à prier, à écouter ce silence, dont Jean de la Croix a déjà écrit qu’il est le parler de Dieu. Mais il y a des choix à faire dans un monde où nous sommes envahis par la rumeur marchande des médias. Il faut parfois la solitude pour goûter The sound of silence, selon le titre d’une chanson phare de Simon & Garfunkel. Du couple silence et solitude peut jaillir des accords qu’aucune musique ne peut vraiment rendre.

Des silences qui font du bruit

Il y a des silences qui font du bruit ; certains font vivre, d’autres font mourir. Le silence ému des parents après la naissance de leur enfant et le silence blessé des mères qui ont avorté; le silence souriant de l’étranger qui se sent accueilli et le silence effrayant de l’enfant victime d’inceste; le silence léger de l’hirondelle au printemps et le silence lourd du chien frappé par une auto; le silence des îles qui sauve du naufrage et le silence de la mer qui noie les marins; le silence plein d’espoir du prisonnier qui attend une lettre et le silence de celui à qui l’on a enlevé son droit de parole; le silence attentif du moine qui prie et le silence éloquent du condamné à mort; le silence sonore des créatures qui séduisait François d’Assise et le silence des noirs qui hantait Martin Luther King; le silence serein de Jésus devant Pilate et le silence coupable de Judas qui se pend; le silence du matin qui inspire les poètes et le silence de la nuit qui meurtrit l’insomniaque; le silence du pêcheur sur un lac et le silence du vieillard à l’hôpital, le silence de la fleur que l’on offre et le silence de la pierre que l’on lance...

La liste pourrait s’allonger, car il en est du silence comme de la vie, nous n’avons jamais fini d’en faire le tour. C’est un long chapelet que l’on égrène du matin au soir. La liturgie en est pleine de ces silences joyeux, douloureux, lumineux et glorieux qui scandent les étapes de nos vies : des silences d’Avent, de Noël, de Carême, de Pâques, de Pentecôte; des silences sacrés qui accompagnent les rituels de nos vies.

Ces silences nous mènent à la contemplation émerveillée du mystère, à cet état d’oraison intérieure, où le « Dieu caché » (Is 45, 15) se manifeste dans « le bruit d’une brise légère » (1R 19, 12). De temples vivants de l’Esprit Saint, nous devenons des cathédrales de silence où il se passe quelque chose puisque, pour les croyants, Dieu y passe.

Le silence de la nature

Il y a des silences qui sont des temps d’arrêt dans la conversation, des silences qui sont des pauses et des soupirs en musique, des silences qui sont des minutes que l’on rend à un disparu en guise d’hommage, des silences qui fixent la vie : « Silence, on tourne ». Il y a le silence des espaces infinis qui effrayait Pascal, mais qui enivrait Valéry dans ses poèmes: « Patience dans l’azur ! / Chaque atome de silence / Est la chance d’un fruit mûr ».

Ce silence du fruit mûr, la nature sait bien nous le communiquer: « Si vous voulez apprivoiser la nature, il ne faut pas faire de bruit. Comme une terre que l’eau pénètre. Si vous ne voulez pas écouter, vous ne pourrez pas entendre » (Paul Claudel, Le Soulier de Satin). La sagesse japonaise rend bien compte de ce silence dans les haïkus, ces poèmes de trois vers de dix-sept syllabes, dont un mot évoque toujours une saison.

Le silence en sait beaucoup sur nous. Celui qui écoute l’entend. Car le silence parle. Il montre en nous des terres inconnues que nous n’avons jamais foulées, des sentiers mystérieux que nous ignorons. Il suffit de se promener en forêt ou d’être sur le bord de l’eau, de s’arrêter quelques instants, de fermer les yeux et d’écouter ce que l’on entend autour de soi. On se concentre sur un son; il entre en nous et rythme notre respiration. Pour la musicienne carmélite Élisabeth de la Trinité, vivre de ce silence, c’est être une louange de gloire, c’est-à-dire « une âme de silence qui se tient comme une lyre sous la touche mystérieuse de l’Esprit Saint ».

Le vrai silence est amoureux

Il me semble que seul l’amour donne un sens au silence et à la solitude. C’est ce qu’a compris la grande mystique Marie de l’Incarnation, mère de l’Église canadienne. Cette conquérante reprend corps aujourd’hui par la comédienne Marie Tifo qui lui a donné vie dans le film de Jean-Daniel Lafond, Folle de Dieu, puis dans la pièce de théâtre La Déraison d’amour. On touche ici à l’âme de cette religieuse qui a vécu une relation amoureuse avec Dieu, elle qui écrivait : « Le silence est un parler sacré dans lequel on goûte l’amour ».

Le silence dont il est question ici n'est donc pas tant l'absence de paroles qu'une présence amoureuse au mystère, une communion à ce qu’il y a de plus sacré, de plus profond en nous. Ainsi, on peut très bien vivre ce silence en plein métro à l’heure de pointe ou être envahi par les bruits intérieurs dans un monastère éloigné du monde. Mais il est vrai que le silence matériel favorise le silence spirituel, aussi voit-on de grands maîtres spirituels comme Jésus se retirer dans des lieux déserts pour prier.

Le silence est d’abord intérieur, avant d’être extérieur. On le porte en soi comme un enfant, fragile et fort, joyeux et triste. Un silence où chaque chose est à sa place pour mieux nous faire entendre l’essentiel. Un silence qui respire le calme, le repos, la plénitude, l’écoute amoureuse des choses et des êtres. Un silence intérieur qui nous invite à chanter, à bénir, à danser, à adorer, à aimer, même dans les larmes et les soupirs. « Il suffit d’être », affirmait le poète Patrice de La Tour du Pin, dans son hymne En toute vie le silence dit Dieu.

Ce silence amoureux, on l’accueille plus qu’on le possède. On peut se préparer à le recevoir par l’écoute, la prière du cœur, la conscience de la respiration, une bonne posture du corps. Nous n’avons qu’à être disponibles à ce silence profond qui, pour le croyant, est union de l’âme à Dieu au-delà de toute image et de toute pensée. Ainsi, la prière devient silence. La meilleure technique demeure l’amour. Les amants et les vieux couples en témoignent, eux qui peuvent passer des heures en silence, simplement parce qu’ils sont bien ensemble.

Pour voir l'émission du 7 février, 2e partie, cliquez sur http://www.radio-canada.ca/emissions/c_est_ca_la_vie/2010-2011/   Vous pouvez aussi la voir sur tou.tv, mettre le curseur à 14 minutes, cliquez http://rc-www.tou.tv/c-est-ca-la-vie/S2010E96