Enfance et adolescence

Émission du 26 octobre 2010

 

L’enfance et l’adolescence : conscience d’amour et quête de sens

 

On naît comme on peut, après chacun fait de son mieux, qu’il soit seul ou en couple. Notre premier devoir ne consiste-t-il pas à ne pas gâcher cette chance que nous avons de vivre ? Au début, quelqu’un nous prend par la main, nous apprend à marcher, nous conduit à l’école. Puis nous faisons notre chemin sans oublier complètement le jardin de notre enfance. Cette période de l’enfance est différente pour chacun ; la traversée n’est pas la même pour tous. Il y a des naufrages, bien sûr, mais ils existent aussi des îles sur lesquelles se reposer avant de repartir.

L’état d’enfance

La vie n’est pas morcelée, elle est palpable en chaque étape, au début comme à la fin. Elle donne un visage à chaque décennie qui n’existe qu’en fonction du tout. Ainsi, le jeune homme porte en lui son enfance et son adolescence, l’adulte prolonge l’expérience et la réalisation de sa jeunesse, le vieillard récolte les fruits de son passé. Et la mort est présente dès le début, comme on retrouve l’enfance à la fin.

Mais l'enfance n'est pas seulement le point de départ d'une vie, elle en est le germe qui, en s’épanouissant, accompagne tous les âges. Elle est l'expérience marquante de notre vie qui nourrit nos rêves, façonne notre identité, élabore notre image de Dieu. Il y a un état d’enfance qui se cache en nous, qui se conjugue au présent pour s'accorder avec le vieillissement et la mort. Gaston Bachelard, phénoménologue de l'imagination poétique et grand ami des poètes, a bien illustré ce noyau d'enfance toujours vivant au fond de l'âme et qui lui donne sa dimension universelle et permanente.

"En nous, un enfant vient parfois veiller dans notre sommeil. Mais, dans la vie éveillée elle-même, quand la rêverie travaille sur notre histoire, l'enfance qui est en nous nous apporte son bienfait. Il faut vivre, il est parfois très bon de vivre avec l'enfant qu'on a été. On en reçoit une conscience de racine. Tout l'arbre de l'être s'en réconforte. Les poètes nous aideront à retrouver en nous cette enfance vivante, cette enfance permanente, durable, immobile." (Poétique de la rêverie, PUF, 1984, p. 18-19).

L’enfant naît et déjà son souffle veut durer. Il quitte la chaleur du sein maternel pour absorber l’amour qui l’entoure comme une nourriture essentielle à son développement. Il attend tout de maman et de papa pour vivre. Il devra quitter la relation fusionnelle avec sa mère pour affronter le monde. S’il est entouré d’amour, malgré les maladresses et les imperfections des parents, la traversée s’annoncera plus aisée. S’il ne se sent pas aimé, ce sera plus difficile, car nous sommes faits pour aimer et être aimés.

Notre enfance, quoique personnelle, rejoint une enfance plus universelle. Elle a mille saisons, aquarelles de couleurs jamais vues. Temps d’apprentissage à la maison comme à l’école, l’enfance reste en nous le premier départ, le principe de vie par excellence, le temps du recommencement. Elle est fixée dans l'image porteuse du premier mot, du premier regard, du premier souvenir, de « l’éternelle enfance de Dieu », dirait Claudel, celle qui ne vieillit pas, qui s’écrit à l’encre de nos désirs, et qui est à l’origine de notre vocation d’homme et de femme.

La conscience d’amour

Pour les croyants, la Bible révèle que « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8). Il crée l’être humain à son image et à sa ressemblance, c’est-à-dire par amour et dans l’amour. Le souffle reçu à la naissance est déposé dans une conscience faite pour aimer.

La conscience d'amour du tout-petit se laisse mieux comprendre analogiquement par l'expérience mystique qui est vue, surtout par saint Jean de la Croix, comme un toucher de personne à personne, un contact amoureux, une union à Dieu dans la foi. Le dominicain Thomas Philippe, aumônier de l’Arche de Jean Vanier en France, a montré que le tout-petit possède une conscience d’amour qui l’enracine dans la vie de la grâce divine. Cette conscience d’amour est une source substantielle d’unité qui est présente dans la personne à chaque âge de sa vie.

Le petit enfant qui est aimé devient essentiellement un être de confiance et de foi, capable d'aimer à travers toutes les étapes de sa vie. Même si sa mère est tout pour lui, il s’aperçoit assez vite qu’elle n’est pas Dieu. Si elle prie à ses côtés, l’enfant découvrira une autre présence qui peut être tout aussi comblant.

La spiritualité de l’enfant

La spiritualité existe déjà chez l’enfant. Certes, elle n’est pas l’expression d’une foi religieuse explicite, mais cette spiritualité émerge du mode d’être même des tout-petits qui est à la fois sensible, relationnel et existentiel. Comment découvrir cette spiritualité qui s’ouvre à la transcendance, voire à la contemplation? En écoutant attentivement les enfants, en partant de leurs paroles et de leurs gestes.

Il est étonnant de voir que beaucoup de petits enfants aiment faire silence et prier devant l’éclat d’une bougie, la lumière d’une icône, d’une croix. Ils ont une grande capacité contemplative qui découle de leur pensée intuitive et du sens de l’émerveillement. Si le petit enfant entend ses parents réciter des prières, par exemple le « Notre Père » et le « Je vous salue Marie », elles s’imprègneront dans son cœur et pourront l’accompagner aux différentes saisons de sa vie, comme je l’ai montré dans mon livre Prier en couple et en famille (Presses de la Renaissance).

 

L’adolescence et la quête de sens

Plusieurs parents voient venir la période de l’adolescence avec inquiétude. Pourtant, ce ne sont pas tous les enfants qui vivent ce passage comme une crise. J’en ai quatre, et chacun l’a vécu différemment. Bien sûr, leurs comportements changent, ce qui est normal puisqu’ils sont en train de devenir eux-mêmes des adultes. Ils veulent plus d’autonomie et cherchent un sens à leur vie. Cette quête de sens est inhérente à notre nature humaine, mais elle se vit avec plus d’acuité à l’adolescence. Il y a un feu à cet âge qui veut tout envahir, un appel de la vie qui ébranle tout l’être. Cela se manifeste par un besoin d’affirmation de soi, une recherche d’identité, une poussée de l’instinct sexuel, un désir de liberté.

Une catégorie sociale

L’adolescence suscite un intérêt grandissant depuis quelques décennies. Cette étape émerge véritablement au tournant du XXe siècle avec la société industrielle. Le passage à l’âge adulte est retardé par l’accès aux études et par une entrée plus tardive dans la vie active. Nous assistons, après la Seconde Guerre mondiale, à la naissance d’une catégorie sociale à part. Les jeunes deviennent de plus en plus nombreux – en raison du baby-boom - et plus importants par leur pouvoir d’achat. Les adolescents sont une cible de choix pour le capitalisme et la société devient de plus en plus « adolescentrique » : le plaisir à tout prix, le paraître au détriment de l’être, le sexe sans entraves, le culte du corps. Un slogan de Mai 68 résume bien l’ambiance : « Il est interdit d’interdire ».

La préadolescence se distingue par la puberté qui se manifeste normalement entre l’âge de dix et quinze ans. Le début de l’adolescence varie selon les enfants, car chacun est unique. Le jeune devient homme ou femme et les modifications hormonales et physiques qui en découlent peuvent entraîner une phase de malaises identitaires. La sexualité prend beaucoup de place et l’adolescent commence à se définir par ses propres valeurs, ses désirs, ses rêves, sa façon de voir la vie. Il apprend, il explore. Contrairement au calme assez relatif de l’enfance, il vit une certaine insécurité qui le remet en question. Il se définit dans un groupe, en se confrontant à son milieu. Il prend une distance par rapport à ses parents pour se structurer lui-même. Il recherche des modèles qui sont créateurs, aventuriers, libres. Même s’il ressent le besoin de s’isoler et de contester parfois les modèles qu’on lui propose, il revient toujours au groupe, car il ne veut pas être rejeté par les autres.

Se donner

L’adolescent désire la totalité de l’expérience, surtout l’expérience de l’amour. Il est fait pour brûler, pour toucher la beauté, pour partir à la poursuite de «l'inaccessible étoile», comme le chante Jacques Brel. C’est dans la mesure où il apprend à aimer, c’est-à-dire à échanger et à se donner, qu’il se constitue comme personne. Il se trouve lorsqu’il a l’occasion de se donner pour quelque chose qui le dépasse : une cause, un rêve, un désir, un ami, une amie, Dieu. Le temps passé à chercher ce plus « grand » que lui n’est jamais du temps perdu, d’où l’importance des groupes de jeunes qui cheminent dans la foi, des expériences de prière comme Taizé et les Journées mondiales de la jeunesse.

La société, devenue plus individualiste, technologique et consumériste, n’aide pas les adolescents à relever des défis, à trouver un sens à leur vie, à entrer dans le monde adulte. Dans la conjoncture économique et socioculturelle d’aujourd’hui, le passage de l’adolescence à l’âge adulte survient plus tard, vers le milieu de la vingtaine, et parfois même dans la trentaine. On remarque que les jeunes tardent à quitter leur monde fantaisiste et idéaliste pour choisir une carrière et se marier. Souvent captifs des écrans d’ordinateur et des jeux vidéo, ils ne sont pas pressés à sortir de la dépendance de leur famille pour assumer leur autonomie et passer dans le monde réaliste des adultes. Ce qui occasionne des conflits, les parents ne sachant pas trop comment réagir. C’est pourtant en dialoguant avec leurs enfants que les parents pourront les aider à réussir leur vie. Ce passage de l’adolescence aide aussi les parents à grandir et à mûrir. N’oublions pas que si nous élevons nos enfants, eux aussi nous élèvent en nous rendant plus vrais et plus humbles, donc plus matures.

L’acceptation de l’autre

Ça prend souvent une bonne dose d’humilité et d’amour pour accepter nos adolescents tels qu’ils sont. Ce n’est pas toujours agréable de s’asseoir à la même table qu’eux lorsqu’ils se terrent parfois dans un mutisme qui change au gré de leurs humeurs et de leurs hormones. Un jour, c’est la gaieté, le lendemain, c’est la tristesse. Pourtant, ce rapport entre les âges stimule les échanges. Nous avons la tâche de leur transmettre des raisons de croire et d’espérer en la vie, de leur proposer un dépassement pour construire l’avenir, sans les étouffer et les décourager.

Le temps arrive tout de même assez rapidement où ils s’assument eux-mêmes en aimant et en travaillant. C’est l’heure de s’engager professionnellement, hors du nid familial, en fondant sa propre famille, en assumant sa part de responsabilités dans la société. C’est ainsi qu’après un long apprentissage d’insertion sociale, ils prennent progressivement racine en eux-mêmes et acquièrent une certaine indépendance.

Chers parents, ne désespérez pas et ayez confiance en vos enfants, un jour ils voleront de leurs propres ailes et ce sera une grande joie pour vous de les voir aller dans la vie, malgré les inévitables tempêtes.

Pour plus d’informations sur l’enfance et l’adolescence, voir mon livre Les défis de la soixantaine en cliquant http://www.jacquesgauthier.com/livres/ages-de-la-vie.html

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