Thèrèse de Lisieux

Émission du 21 septembre 2011

 

Figures spirituelles: l’actualité de Thérèse de Lisieux

 

Les grandes figures spirituelles nous inspirent encore aujourd'hui dans notre monde en quête d'authenticité et d'intériorité. Nous avons besoin de modèles qui nous tirent en avant et qui nous aident à trouver un sens à la vie. Ce sont des exemples de vie qui aident à vivre et à aimer. Je pense à Hildegarde de Bingen, visionnaire, musicienne, génie féminin du XIIè siècle, au Dalaï-lama, qui prône la paix dans le monde, à Jean Vanier, fondateur de l'Arche, avec qui j'ai vécu six mois en France, à Jean-Paul II, qui a aidé à la chute du communisme et du mur de Berlin, je l’ai rencontré personnellement lors d'une audience à Rome. Je pense aussi à deux grandes figures que l'Inde nous a données, Mère Teresa, l’amie des plus pauvres, et Gandhi qui a libéré l'Inde par la non-violence. Je veux surtout attirer votre attention sur une jeune femme qui a vécu dans un carmel en France et qui est très aimé à travers le monde: Thérèse de Lisieux.

Qu’on l’appelle Thérèse Martin, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Thérèse de Lisieux, la petite Thérèse, on parle toujours de la même personne. C’est la sainte des petits pas, des recommencements, de l’instant présent, l’enfant chéri du monde et de l’Église. "L'âme de Thérèse de Lisieux est une petite fille qui tire Dieu par la manche", écrit Christian Bobin dans Les ruines du ciel. Peu de temps avant sa mort le 30 septembre 1897, à l’âge de 24 ans, elle avait prophétisé : « Vous verrez, tout le monde m’aimera ». Le temps lui a donné raison, surtout lorsqu’on voit l’immense succès de la pérégrination de ses reliques à travers le monde. J’en fus témoin au Québec pendant un mois à l’automne 2001. Elle qui voulait passer son ciel à faire du bien sur la terre et jeter une pluie de roses après sa mort tient promesse.  

On peut se poser la question : Comment se fait-il que Thérèse de Lisieux est aussi populaire aujourd'hui ? Pourtant, elle n’a rien fait d’extraordinaire, sauf aimer. Mère Teresa disait de sa patronne : « Elle a fait des choses ordinaires avec un amour extraordinaire ». (Voir mon livre J'ai soif. De la petite thérèse à Mère Teresa http://www.jacquesgauthier.com/livres/therese-de-lisieux/jai-soif-de-la-petite-therese-a-mere-teresa.html Les gens ordinaires se reconnaissent en elle. Son itinéraire spirituel, à la fois simple et profond, peut se résumer en deux mots : vivre d’amour.

Thérèse toujours vivante

Thérèse s’est surtout fait connaître par son Histoire d’une âme, best-seller religieux du XXe siècle, traduit en plus d’une soixantaine de langues. Ce livre a marqué des gens aussi différents que Bernanos, Piaf, Guitton, Kolbe, Van, Marthe Robin. Le cinéaste Alain Cavalier a remporté la Palme d’Or au Festival de Cannes en 1986 avec son film Thérèse.

Thérèse fait aussi parler d'elle sous les traits d’Eva Hernandez, lauréate du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique en France, avec la pièce Sainte Thérèse de Lisieux. Histoire d’une âme. Les premiers mots touchent le cœur : « Je vous attendais… » La pièce écrite et mise en scène par Michel Pascal remporte un vif succès en France et partout où elle passe. Pour consulter le site de la tournée : http://www.saintethereselatournee.com/ On peut aussi voir la pièce gratuitement sur Internet en cliquant ici

La pièce est un monologue d’une heure qui s’inspire des écrits de la carmélite. Eva Hernandez ne joue pas Thérèse, elle se laisse jouer par elle, habitée par sa joie et sa souffrance. J’ai trouvé cette même grâce de transfiguration et d’intériorité chez Marie Tifo qui devient Marie de l’Incarnation dans la pièce de théâtre La Déraison d’amour et le film Folle de Dieuhttp://www.onf.ca/film/folle_de_dieu/ Voilà deux grandes performances d’actrices qui se donnent corps et âme dans une même expérience de foi et d’amour. Nous sommes conviés à l’absolu de l’amour divin vécu par deux femmes de désir qui ont marqué leur siècle.

Eva Hernandez se laisse magnifiquement incarner par Thérèse, ou pour utiliser un terme thérésien, elle s’abandonne à sa musique intérieure. Elle évoque aussi avec brio des personnages, drôles et émouvants, qui gravitent autour de Thérèse comme son père, le pape, le médecin, ses sœurs. Cette pièce, comme tout livre sur la jeune carmélite, est un merveilleux prétexte pour mieux la connaître et revenir à ses écrits.

Vivre d’amour

Thérèse Martin naît à Alençon le 2 janvier 1873. Malade, elle quitte la maison pour être mise en nourrice et revient seize mois plus tard. Sa mère meurt lorsqu’elle a quatre ans. Deux de ses sœurs aînées vont entrer au carmel de Lisieux. Ses séparations la rendent très malade. Elle est guérie par le sourire de la Vierge Marie en 1883. À Noël 1886, elle vit ce qu’elle appelle sa « conversion ». Par la suite, ellle prie pour le repentir du meurtrier Pranzini, afin d’étancher la soif de Jésus. Sa rencontre avec le pape Léon XIII montre sa détermination d’entrer au carmel de Lisieux, ce qu’elle fera à quinze ans. Elle découvre et approfondit une petite voie de sainteté, faite de confiance et d’amour. Elle ne se complaît pas dans la souffrance; c’est l’amour seul qui l’intéresse, surtout durant sa terrible nuit de la foi les dix-huit derniers mois de sa vie. Elle écrit : « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie ».

La vie de Thérèse est traversée de bord en bord par l’amour qui se manifeste non pas dans les extases et les grandes mortifications, mais dans les petites choses du quotidien. L’objet de son amour est Jésus. Elle lui parle comme à un ami. C’est lui qui aime en elle. En septembre 1896, elle s’écrie, comme si ses paroles étaient brûlées de l’intérieur: «Ô Jésus, mon Amour... ma Vocation, enfin je l’ai trouvée, MA VOCATION, C’EST L’AMOUR!... Dans le Cœur de l’Église, ma Mère, je serai l’AMOUR... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé». C’est la plus belle définition que Thérèse donne d’elle-même: être l’amour. Voilà le cœur de sa vie et de son message.

Alors qu’une cinquantaine de personnes seulement sont présentes à son inhumation au cimetière de Lisieux le 4 octobre 1897, 500 000 assisteront à sa canonisation à Rome le 17 mai 1925. Elle sera déclarée patronne des missions deux années plus tard, alors qu’elle n’a jamais quitté son cloître. Nommée patronne secondaire de la France en 1944, avec Jeanne d’Arc, Jean-Paul II la nomme 33e Docteur de l’Église le 19 octobre 1997. « Tout est grâce », avait-elle dit.

Des préjugés tenaces

Comment expliquer le rayonnement de celle que Pie X nomma «la plus grande sainte des temps modernes»? Elle surgit toujours là où on ne l’attend pas. Quelques-uns sont agacés par l’attention accordée à la petite sainte aux roses! Les clichés ne datent pas d’hier. On lui reproche d’être d’une famille bourgeoise (alors qu’elle est dépossédée de tout et d’elle-même), d’être névrosée (alors qu’elle atteindra une grande maturité humaine et spirituelle), d’être mièvre et romantique (alors qu’elle est de son époque et que son style rejoint sa vie toute simple), d’être à l’eau de rose (alors qu’elle est énergique, espérant contre toute espérance), d’être surprotégée (alors qu’elle n’est entrée au carmel à quinze ans que pour Jésus et qu’elle mourra de tuberculose dans de grandes douleurs physiques et spirituelles), d’être inaccessible (alors que sa «petite voie» de la confiance et de la sainteté est pour tous), d’être trop parfaite (alors qu’elle supporte avec douceur ses imperfections et que sa faiblesse seule lui donne l’audace de s’offrir à l’amour miséricordieux), d’avoir été exaltée par ses sœurs (alors qu’aucune n’aurait pu prévoir ou penser qu’elle serait canonisée un jour et que le monde se l’approprierait avec autant d’ardeur).

Elle découvre une «petite voie» qui lui permet non pas de gravir la montagne de la perfection, mais de prendre l’ascenseur de l’amour que sont les bras de Jésus. Elle ne peut craindre un Dieu qui s’est fait si petit. Elle s’abandonne en Dieu comme un enfant s’endort dans les bras de son père. Il n’y a aucun mérite, aucun effort, aucun moyen extraordinaire, seulement l’abandon. La vie ordinaire devient alors le lieu de la sainteté et tous y sont appelés. Thérèse a démocratisé le concept de sainteté.

Pourquoi Thérèse aujourd’hui?

La mort précoce de Thérèse, ses écrits largement diffusés, sa petite voie de sainteté, ses nombreux prodiges après sa mort l’ont rendue célèbre. Mais cela n’explique pas son succès depuis un siècle. Voilà certes un signe de l’humour de Dieu qui bouleverse nos façons parfois trop adultes de penser la spiritualité et la théologie. «Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort» (1 Co 1, 27).

Thérèse répond à cette aspiration fondamentale qu’est le désir d’aimer au-delà des frontières et des religions. Elle est l’une des nôtres, elle nous rapproche du Dieu d’amour et vient combler notre besoin de fête, d’harmonie, d’éternité. D’autres raisons peuvent aussi expliquer son attraction que je résume par ces mots : authenticité, enfance, simplicité, confiance, espérance, abandon et miséricorde.

L’authenticité. Sa vie toute simple est criante d’authenticité. C’est ce qui frappe lorsqu’on lit ses textes; ça sonne juste, malgré le décalage d’un siècle. On pressent que c’est vrai. On se retrouve en face d’un témoin qui parle d’expérience avec une grande liberté. Sa parole est vraie; elle libère. Si Thérèse est tellement appréciée, comme bien des mystiques, c’est parce qu’elle témoigne de son expérience. Ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. «Je comprends et je sais par expérience "Que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous" (Manuscrit A 83v).

L’enfance. Tout au long de sa vie brève, mais si dense, Thérèse a su garder son âme d’enfant. C’est ce qui charme le plus chez elle, cette sorte de fraîcheur d’être, d’énergie dans l’action, de pureté dans le regard, de sourire dans la vie, d’émerveillement face au moment présent. Elle reste neuve et intacte devant la vie qui comporte pourtant son lot de souffrances. Elle semble toujours prête à s’envoler. En ces temps si sérieux et tourmentés, où des jeunes et des adultes aigris s’inquiètent de l’avenir, Thérèse propose l’antidote de l’enfance, «rien que pour aujourd’hui».

La simplicité. Cela va de pair avec l’enfance. Tout est si simple avec Thérèse. Il s’agit d’accueillir l’instant comme un don et d’y être totalement présent. La petitesse de Thérèse est sa grandeur. Elle n’a rien à prouver à personne et ne cherche pas à épater la galerie. Cela est très reposant de nos jours où l’on doit sans cesse faire ses preuves, où l’on mise tellement sur la performance, la compétition, la consommation, la vitesse.

La confiance. Thérèse déjoue le scepticisme et le relativisme de ce siècle médiatique en lançant la liberté sur les routes de la confiance. Son pas est léger, car elle est l’amour en route. Sa grandeur réside dans l’acceptation de sa finitude, de ses limites. Dans ce monde en proie à tant de peurs et de suspicions, elle ne cesse de nous exhorter à tout miser sur la confiance en soi, en les autres et en Dieu. «C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour (Lettre 197).

L’espérance. Solidaire de notre humanité, Thérèse insuffle une joyeuse espérance là où il y a toutes les raisons de s’affliger. Sa mission pour ce nouveau siècle en sera une d’espérance. Mais l’espérance en quoi? En la miséricorde divine. C’est ce qui plaît à Dieu: «l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde» (Lettre 197). Elle ajoute: «Plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant».

L’abandon. Mot-clef de Thérèse, bien avant que les psychologues se mettent à parler de lâcher prise. L’abandon, c’est sa loi, son pain, sa façon d’être, son style de vie, en accord avec ce qu’elle est et ce qu’elle vit au plus intime de l’être. Son abandon, c’est de tout jeter dans le brasier de l’amour miséricordieux, surtout les imperfections. En bonne chansonnière, elle en a fait un poème: «L’abandon est le fruit délicieux de l’Amour» (Poésie 52). Et aimer pour elle, «c’est tout donner et se donner soi-même» (Poésie 54).

La miséricorde. C’est le nom de l’amour qui s’abaisse pour nous élever. C’est Dieu qui prend plaisir à pardonner. La vocation de la petite Thérèse était de nous le montrer par sa vie. Elle nous invite à résister au mal par cette faculté de s’abandonner en toute confiance en l’amour gratuit de Dieu manifesté en Jésus, ce nom qui est son ciel, sa verte prairie, son amour.

Heureux ceux et celles qui osent s’aventurer du côté de sa folie d’espérer et de sa science d’amour, ils ne seront pas déçus! Heureux ceux et celles qui ont assez de simplicité pour se laisser apprivoiser par sa petite voie d’enfance, l’amour et la joie habiteront leur maison pour toujours! 

Pour aller plus loin, je vous invite à consulter mes livres consacrés à Thérèse de Lisieux : http://www.jacquesgauthier.com/livres/therese-de-lisieux.html

Vous pouvez revoir la chronique de l'émission en cliqnant http://www.radio-canada.ca/emissions/c_est_ca_la_vie/2011-2012/Chronique.asp?idDoc=175003
Ou voir sur tou.tv C'est ça la vie saison 2011, émission 12 http://www.tou.tv/c-est-ca-la-vie/S2011E12

Jacques Gauthier