Gérard Marier: de la parole au silence

« Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ». L’abbé Gérard Marier, décédé le vendredi 8 mars 2019 à l’âge de 89 ans, aimait beaucoup ce verset du psaume 26. Si l’espérance, la force et le courage le caractérisaient assez bien, c’est parce qu’il se sentait souvent vide, faible et craintif face aux défis qui l’attendaient. Le Seigneur le fortifiait à sa manière. N’est-ce pas la part de tout prédicateur de l’Évangile qui, comme saint Paul, doit témoigner du Christ, malgré le découragement, le doute, la fatigue, la lassitude? 

Gérard, c’est ainsi que je l’appelais, ne comptait que sur la puissance de la parole de Dieu et de la prière pour être fidèle à sa mission d’animateur de retraites spirituelles. Il a sillonné le Québec de long en large, mettant sa foi en l’Esprit Saint qui « vous enseignera à cette heure-là ce qu’il faudra dire. » (Lc 12, 12). Il n’était pas toujours facile à suivre dans ses enseignements, mais il puisait dans la parole de Dieu l’extrait qui éclairait et donnait de l’espoir. Il butinait son miel dans les Psaumes pour nourrir l’assemblée, colorant ses propos d’un humour bien à lui. Il souhaitait mourir en pleine forme, en tenue de service. Il a été exaucé, ne passant que quelques jours à l’hôpital, des suites d’un AVC. 

Gerard Marier

L’amour espère tout

Gérard est né à Drummondville le 6 janvier 1930 et ordonné prêtre le 4 juin 1955. Il aurait pu se marier, mais un appel intérieur le poussa à devenir prêtre. Il se consacrera à l’éducation, surtout au Séminaire de Nicolet et à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Il avait obtenu un doctorat en philosophie à Rome. Jeune prêtre actif et rationnel, il voulait changer le monde; plus tard, il voudra se sauver du monde.

La crise existentielle de la quarantaine ébranle sa foi. Il effectue un séjour en août 1971 à l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac qui changera sa vie. Il se réconcilie avec son histoire en découvrant son péché, qu’il nomme « l’orgueil de compétition ». Séduit par la miséricorde divine, il passe de la tête au cœur, de la connaissance à l’amour. Il décide que désormais l’amour et la prière seront au cœur de sa vie et de son action. Il découvre que l’amour met de l’éternité dans le temps, que l’amour ne passe pas, que l’amour « espère tout » (1 Co 13, 10). 

Devant cette expérience de l’amour de Dieu, le « converti » prend la décision de se donner deux heures de silence par jour et une heure d’oraison au Seigneur, promesse qu’il tiendra jusqu’au bout de sa route. Sa prière du cœur le sauve de l’activisme et lui fait expérimenter la « douceur », à la pointe du cœur, comme il dit, répétant en silence le mot Abba. Saint Bernard de Clairvaux écrit dans son sermon 67 sur le Cantique des cantiques : « Contempler, c’est goûter et voir toute la douceur de Dieu ».

Prêtre diocésain, il réalise que sa vocation profonde est de parler, bien qu’il aspire sans cesse au silence. Il ne sera pas le seul à être tenté par le monachisme, mais le Seigneur fera de lui un « moine dans le trafic », se tenant à la frontière de la parole et du silence, un peu comme saint Bernard. Désormais, il ne fera pas ce qu’il aime, mais il aimera ce qu’il fera. Tels sont les disciples du Christ : « Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. » (Jn 21, 18). 

Gérard fonde la communauté du Désert en 1971, accueillant de jeunes étudiants qui n’ont pas d’argent. Il leur enseigne les maîtres du carmel, les forme à la prière intérieure et à la vie communautaire, avant que chacun ne trouve son chemin. En ce début du Renouveau charismatique au Québec, il donne des retraites spirituelles pour les groupes de prière. Il les accompagnera pendant des décennies, les invitant à l’intériorité et à l’écoute de la parole de Dieu. 

Un homme libre

J’ai connu Gérard au Désert, à Nicolet, en 1978, alors que j’étudiais en théologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Drôle et profond, il logeait pauvrement dans une roulotte. Son amour des pauvres et de la prière lui faisait désirer une Église pauvre et priante. Il avait l’allure du prophète qui centre tout sur l’amour infini de Dieu. Son défi, disait-il, c’est d’être un saint, « un être achevé dans l’amour ». Il souhaitait que sa vie soit une page d’Évangile, puisque toute histoire est sainte, sacrée. « Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu'ils sont appelés selon le dessein de son amour » (Rm 8, 28).  

Cet homme mince et grand était timide de nature, puis il est devenu avec le temps un communicateur hors pair. Auteur de plusieurs livres sur les Psaumes, les Évangiles, la messe, l’Église, il avait ses idées et son franc-parler qui plaisaient à certains et en agaçaient d’autres. Il n’était pas en accord avec certaines positions de l’Église, mais il aimait profondément cette Église qui prenait forme dans la vie communautaire du Désert. Il était en communion avec son évêque tout en restant libre de s’exprimer dans les journaux et ailleurs. Il souffrait de voir l’indifférence religieuse de ses contemporains. Il faisait de sa messe quotidienne une action de grâce qui le ressourçait : « La messe me donne le ciel ». Il désirait que nous soyons adultes en Église, « jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude » (Ép 4, 13). 

En prolongement du Désert, il crée les « Jeunes Volontaires », âgés entre 18 et 35 ans, pour faire de l’aide humanitaire au Pérou. En 1987, il fonde le service Prière en Église la nuit, qu’il prolonge par la revue Prière, appel d’aurore. Il me demandera souvent d’écrire un article dans les derniers numéros. Cent numéros paraîtront sous sa direction, en lien avec les Psaumes. La revue sera remplacée en 2015 par un bulletin mensuel que l’on retrouve sur le site du Désert

Ses amis Facebook pouvaient lire trois fois par semaine un bref dialogue qu’il entretenait avec Dieu sur différents sujets de l’actualité. Homme d’une grande érudition, il animait une émission hebdomadaire à Radio VM et à la Télévision communautaire des Bois-Francs. Son œuvre se poursuit à la communauté du Désert de Victoriaville par l’accueil de femmes et d’hommes à leur sortie d’une thérapie de désintoxication.

Gérard aura été un homme libre, tenace et vrai, ami du Christ et de sa croix, capable d’être heureux seul et avec les autres, surtout les plus souffrants. Il a été un rocher et un phare pour plusieurs personnes. Serviteur humble, il reconnaissait que ses péchés lui permettaient de mieux comprendre les autres, tout en le protégeant de l’orgueil spirituel et du cléricalisme. Au fil des années, il a appris à vivre le moment présent avec amour, à l’exemple de Thérèse de Lisieux, qu’il citait souvent, sans se décourager de ses limites, repliements, illusions, impatiences.

Dans une causerie où il faisait le bilan de ce qu’il avait appris après cinquante ans de sacerdoce, il rappelait cette parole attribuée à saint Augustin : « Les morts ne sont pas absents, ils sont invisibles ». « Je vais mourir en parlant silencieusement », confia-t-il. Il chante maintenant un cantique nouveau avec « ceux qui ont été rachetés et retirés de la terre » (Ap 14, 3). 

Lire aussi Gérard Marier: un pilier de l'Église, autrement. La Nouvelle Union, Victoriaville, 11 mars 2019. 

Soyez saints

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