La blessure d'amour de la conversion

Alexia Vidot est journaliste à l’hebdomadaire La Vie. Elle a écrit deux livres sur le franciscain saint Maximilien Kolbe, mort à Auschwitz à la place d’un père de famille. Elle nous livre ici un ouvrage passionné et passionnant sur l’extraordinaire témoignage des convertis, Comme des cœurs brûlants.

Les convertis peuvent être casse-pieds à la longue, car ils parlent beaucoup de leur conversion, note Bernanos dans Nos amis les saints. Il les compare à ces malades guéris qui vous assomment des détails de leur ancienne maladie. Ils dérangent les chrétiens tièdes qui se contentent d’une vie médiocre, les consciences endormies devant la souffrance du monde, les âmes habituées qui se croient arrivées et qui ne s’émerveillent plus devant le mystère.

Mais est-ce la faute de ces pauvres instruments si Dieu a fait irruption dans leur vie sans crier gare, les retournant comme un gant par pure gratuité et miséricorde? Ils ne sortent pas indemnes du miracle de cette rencontre qui les met au monde en les faisant naître à eux-mêmes. Pour eux, il y a un avant et un après, un point de départ et non d’arrivée. L’auteure évoque avec justesse cette maladie d’amour de la conversion qui vous abîme le cœur profond d’une joie indicible; blessure d’amour jamais cicatrisée, cachée dans le cœur de Dieu, ouverte comme celle du cœur de Jésus qui nous appelle à avancer au large. 

« Une conversion véritable ne consiste pas à passer d’un camp à l’autre, encore moins d’un camp contre l’autre, mais à revenir à soi-même, à son moi véritable, à sa singularité radicale, à son cœur profond, à ce trésor caché sous une chape de plomb, entravé par de multiples chaînes, et qui ne demandait qu’à être libéré pour enfin respirer à l’air libre et à pleins poumons – c’est-à-dire en Dieu » (p. 64).

Plus Dieu nous blesse, plus il nous guérit, montre Jean de la Croix dans La vive flamme d’amour. Le travail de décapage ne manque pas, car l’orgueil spirituel guette tout converti qui peut se penser meilleur que les autres, rigide dans sa possession de la vérité. Il doit redescendre du Thabor, enlever les écailles de son égo, apprendre à se tenir avec Jésus sur la croix dans la nuit de la foi et le désert intérieur. Il ne s’est pas converti lui-même, il a reçu un appel en vue d’une mission. Cette responsabilité exige de sa part douceur, fidélité, humilité, patience, écoute, ouverture à l’Esprit Saint. Les noces de la grâce divine et de la liberté humaine sont l’œuvre de toute une vie. 

Saint Paul demeure le modèle par excellence du converti, nous rappelle Alexia Vidot. La force divine envahit sa faiblesse. Saisi par le Christ, il se lie aux autres, surtout les plus petits, à l’Église et au monde. Il est dévoré par la passion de transmettre la Bonne Nouvelle du salut au prix de sa vie, puisque l’amour du Christ le presse, le brûle.

Ces témoins brûlés par l'amour de Dieu

Alexia Livre

La journaliste ose le « je » et parle de sa conversion à 20 ans dans un monastère, où elle passa quelques jours de février 2008, touchée par la bienveillance des moniales jusqu’à son baptême. Elle livre son témoignage à dose homéopathique dans la première partie du livre, en se focalisant sur la question centrale : « Qui est Dieu »? Elle le trouve en méditant la Bible, « dans une sorte de peau à peau », traçant un portrait-robot de « Celui que je voulais connaître pour mieux L’aimer et Le suivre » (p. 21).

Elle découvre que Dieu cherche l’homme qui le cherche aussi. Il est le Chemin, la Vérité et la Vie pour l’homme assoiffé de beauté, de bonté et de vérité. Dieu aime à l’inconditionnel cet humain qu’il a créé à son image; être de relation comme lui. Il respecte sa liberté et attend qu’il s’en remette totalement à lui. Il est patient, lui parlant surtout dans le silence. L’homme doit donc entrer dans le temps de Dieu et se taire pour écouter le souffle d’un fin silence qui brûle à feu doux dans l’oraison, l’adoration eucharistique.  

La troisième partie du livre est une galerie de portraits spirituels qui actualisent les chapitres précédents. La responsable du cahier Les Essentiels de La Vie a mis la table pour nous raconter, dans un style vif et fluide, l’œuvre divine dans l’âme de sept hommes et femmes du XXe siècle que Dieu a séduits pour ne plus les quitter, « jusqu’à en faire le foyer de son feu dévorant ».

Ces témoins atypiques de la rencontre amoureuse avec Dieu sont la caricaturiste française Marcelle Gallois, qui devint bénédictine; le couple rwandais Daphrose et Cyprien Rugamba, martyrs de l’unité; la journaliste américaine et militante Dorothy Day, qui s’est engagée pour la justice avec le Christ; l’aristocrate européen Alex Rzewuski, apôtre dans le grand monde; le jeune sbire du KGB Sergei Kourdakov, persécuteur pardonné; le médecin japonais Takashi Nagaï, agneau immolé à Nagasaki; le fondamentaliste romain Bruno Cornacchiola, gracié de Tre Fontane, où Marie lui apparaît comme « la Vierge de la Révélation ». La cause de canonisation de quelques-uns de ces témoins est introduite à Rome. Ces cœurs brûlés de l’amour de Dieu ne séparent pas le Christ de l’Église.  

Ce livre à l’écriture alerte, si près du corps et de l’âme, est traversé de citations-phares d’auteurs connus. Il sonne comme un vigoureux plaidoyer pour l’aventure de la foi et de la sainteté, contre la médiocrité et la tiédeur. Il bouleverse et interpelle, tout en ravivant l’espérance. Un livre tonique qui nous montre jusqu’où va la foi quand on aime vraiment et quand la blessure d’amour du Christ devient la nôtre.

Alexia Vidot, Comme des cœurs brûlants. Paris / Montréal, Artège / Novalis, 2021, 240 pages.

Lire aussi dans mon blogue, l'interview qu'Alexia Vidot m'a donnée dans "Les Essentiels" de La Vie du 29 octobre 2020, numéro 3922, consacré à la Toussaint: Témoignage, ma vie avec les saints.
Vous pouvez voir ce témoignage dans ma chaîne YouTube.

Pour aller plus loin, mon livre Devenir saint. Petit mode d'emploi (Emmnanuel/Novalis).

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