La quarantaine et la soixantaine

Le directeur de la revue française Nouvelle Cité m'a demandé d'écrire un article sur les défis de la quarantaine et de la soixantaine dans le cadre de leur dossier de janvier-février 2013: "Traverser les crises: les raisons d'espérer". Je vous partage cet article.

La vie humaine est en constante évolution. C’est une longue succession d’étapes, de phases, qui va de la naissance à la mort, de l’enfant au vieillard. Chaque décennie a ses caractéristiques que j’ai développées dans mon livre Les défis de la soixantaine : l’enfance et la conscience d’amour, l’adolescence et la quête de sens, la trentaine et l’accueil de la vie, la quarantaine et la crise du désir, la cinquantaine et la force d’un second souffle, la soixantaine et la voie de l’intériorité, la vieillesse et l’approche de la mort.

Une crise du désir

À la quarantaine, phase de transition par excellence, le changement est plus intense. L’adulte vit une expérience de sa finitude qui atteint tous les niveaux de son être : physique, psychologique, social, professionnel, spirituel. Ce processus de croissance l’amène à descendre au fond de lui-même où se révèle, pour le croyant, l'image de Dieu. La personne se sent attirée à passer de la surface à la profondeur, de la relation d’un Dieu extérieur à un Dieu intérieur.

Il y a donc une recherche d'une spiritualité à la quarantaine qui se manifeste par un appel à découvrir l’être que nous sommes vraiment. Cette quête de sens va au-delà des besoins et des devoirs, des pensées et des émotions. Elle touche ce qu’il y a de plus profond en nous, le désir d’aimer. Pour trouver ce désir qui fait vivre, l’adulte est invité à s’accueillir lui-même comme un don de l’amour de Dieu. Il renaît ainsi à une foi plus engagée qui donne un sens à sa vie et à sa mort.

Comment s’opère cette renaissance ? Par la crise elle-même, qui nous travaille en secret et nous change de l’intérieur. Il ne sert à rien de la fuir, accueillons-la plutôt comme une grâce. Elle fait grandir les personnes en les dépouillant de ce qui n’est pas essentiel. L’essentiel étant aimer et créer. Cette crise du désir rend les personnes plus humbles et plus vulnérables. Pour le chrétien, c’est l’Esprit Saint qui est à l’œuvre. Il lui fait vivre différents deuils et passages qui ressemblent à l’expérience pascale de mort-résurrection. Dans la lecture du croyant, Dieu divinise son enfant en l’humanisant. Plus il devient humain, plus il est divin, à l’image du Fils qui est tourné vers le Père et le monde.

Un appel à l’intériorité

Être, aimer et vivre : voilà les fruits que l’on veut cueillir après avoir traversé la crise de la quarantaine qui est souvent provoquée par un problème personnel, conjugal ou familial, par une perte d’emploi, une maladie, un échec. On se rend compte avec le temps qu’on n’a rien à prouver à personne, encore moins vouloir épater la galerie. Plus on avance en âge, plus on ressent un appel à accorder de la place à l’intériorité. Les moyens ne manquent pas pour écouter cet appel : l'humilité, la simplicité, le silence, le repos dans la nature, le travail créateur, l’engagement pour la justice, l'attention amoureuse et, pour le croyant, la lecture spirituelle et la prière intérieure. 

Cette étape de la soixantaine, que je situe entre 55 et 65 ans, sera difficile à passer si on n’a pas bien intégré le passage de la quarantaine. Normalement, à la soixantaine, nous assumons notre passé, nous reconnaissons nos blessures, nous accueillons notre fragilité. C’est l’âge des récoltes, non de la performance. Seul le désir d’aimer importe. Certes, nous pouvons ressentir une vulnérabilité devant le temps qui passe, les enfants qui s’en vont, la retraite à planifier, le temps à gérer à deux, si nous vivons en couple. On accède à un tournant de la vie où l’on aperçoit l’autre versant et l’on va vers plus de simplicité, vers un plus grand dépouillement.

La retraite peut ajouter à ce dépouillement car nous perdons un certain statut social, un titre dû à notre emploi, ce qui ne veut pas dire que nous sommes devenus improductifs, sans « utilité » sociale. Nous avons le choix de relever un nouveau défi, de piétiner sur place ou de faire un pas en avant, bref de reprendre son élan. Nous avons à faire le tri de ce que nous avons accumulé. La saison est venue de nous intérioriser, de nous unifier, de goûter au silence qui nourrit l’âme. Nous détectons les attentes des autres pour mieux y répondre, au-delà de tout activisme. Nous désirons accorder plus de temps à nos enfants et à nos petits-enfants. C’est le pouvoir de l’amour qui nous intéresse, non l’amour du pouvoir.

Un temps de croissance

Nous ne sommes pas tous frappés de la même manière par les différentes crises qui jalonnent notre vie. Par contre, nous pouvons les vivre comme une croissance psychologique et spirituelle. Que cherchons-nous si ce n'est le désir qui fait vivre ? Comment le trouver ? Je proposais dix attitudes dans mon livre La crise de la quarantaine qui sont aussi valables à la soixantaine : reconnaître son insatisfaction, écouter ses questions, trouver un sens à sa vie, convertir le besoin en désir, passer de la surface à la profondeur, avouer ses peurs, prendre le risque d'aimer, écrire son énoncé de mission personnelle, intégrer le côté mal aimé de soi, accueillir pour certains le désir de Dieu…

Vivre sans crise, sans vieillir, c’est une utopie. Le propre de la vie n’est-il pas de grandir, de mûrir ? Il y a le mot « vie » dans « vieillir » et « vieillesse ». Dès que nous naissons, nos cellules commencent à vieillir. Nous expérimentons par la suite plein de petites morts : les passages des décennies, les leurres de la jeunesse, les maladies, les deuils, les départs, les échecs, les déserts spirituels… Cela nous aide à accepter notre mort, à nous y préparer comme une nouvelle naissance. Le poète québécois Félix Leclerc chantait que c’est grand la mort, c’est plein de vie dedans. Si l’élan vital de notre corps décroît, l’élan spirituel de l’âme grandit et l’importance de vivre aussi. Elle est précieuse cette vie qui nous gratifie de rides. Nous savons si peu de choses de la mort, mais plus nous vieillissons, plus nous connaissons le prix de la vie.

"Quarantaine et soixantaine: de fortes turbulences" Nouvelle Cité, France, no 559, janvier-février 2013, p. 30-31.

Pour en savoir plus, je vous invite à consulter les articles à ce lien de mon site Web: Âges de la vie.  

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