Marthe Robin vue par Conrad De Meester

Un ami prêtre du Québec m’envoie le livre posthume du carme Conrad De Meester sur Marthe Robin, avec ce mot : « J’ai lu deux fois avec le plus d’attention possible. Humainement, cela dépasse l’entendement. Mais je confie tout au Père Éternel et à Jésus par Marie. Que ton cœur ne se trouble pas, mais lis ce livre et donne tout à Dieu ».

J’ai donc lu, et mon cœur s’est troublé, non pas tant par les révélations du père De Meester, décédé le 6 décembre 2019, que par la manière frontale qu’il les présente. L’accusation est sans merci, dans la logique du titre, qui ne fait pas dans la dentelle : La fraude mystique de Marthe Robin. Pas de point d’interrogation. Le sous-titre, ambigu, inspiré d’un proverbe, me laisse aussi songeur : « Dieu saura écrire droit sur des lignes courbes ». 

J’ai connu le père Conrad, auteur de premier plan de la mystique féminine carmélitaine. Je connais aussi les éditions du Cerf, qui ont publié cinq de mes livres. Dans un avertissement, l’éditeur essaie de mettre la pédale douce en disant que ce livre n’a pas été conçu comme une machine de guerre contre Marthe ou les Foyers de Charité, mais pour répondre au désir de vérité de l’auteur.

Je n’ai pas la prétention de répondre aux questions soulevées par le père De Meester, ce serait trop long dans le cadre de cet article. J’ai lu et apprécié bon nombre de ses ouvrages, surtout son édition critique d’Histoire d’une âme de sainte Thérèse de Lisieux (2005) et sa biographie exhaustive sur sainte Élisabeth de la Trinité. Il m’avait demandé de relire et d’annoter l’introduction de son manuscrit sur Thérèse qui rétablissait la structure authentique d’Histoire d’une âme. Il avait pris la peine de me remercier, avec d’autres, au début de cet ouvrage de référence.

J’ai connu aussi Marthe Robin. Comme d’autres, j’avais été touché par sa vie d’offrande et par sa mission de « ranimer dans le monde l’amour qui s’éteint ». Je l’ai rencontré à l’âge de 21 ans dans sa chambre obscure, le 5 ou 6 septembre 1973, lors d’une retraite prêchée par le père Georges Finet, fondateur avec Marthe des Foyers de Charité. Je relate cette rencontre d’humilité, où Marthe m’a révélé ma vocation de priant, dans l’article de mon blogue du 11 novembre 2014 : Ma rencontre avec Marthe Robin. Je n’aurais jamais pensé que plus tard je donnerais des retraites dans les Foyers de Charité du Québec, surtout celui de Sutton. J’ai ainsi pu expérimenter de l’intérieur la fécondité spirituelle de cette œuvre de lumière axée sur l’écoute, la miséricorde, le partage, la prière, le silence.

Marthe Robin

Une Marthe réelle ou fantasmée

Revenons au livre de Conrad De Meester. Au premier chapitre, il confie qu’il n’a jamais rencontré Marthe Robin, mais qu’il avait un préjugé favorable, affirmant à l’émission du Jour du Seigneur du 1ernovembre 1986 qu’elle était « une mystique de notre temps ». Et pourtant, à la fin du livre, il affirme que de la mystique de Marthe Robin, il n’y a rien « non seulement à vénérer, mais aussi à conserver » (p. 358). Quelle fin abrupte! De l’ouvrage d’abord, qui selon l’éditeur ne semble pas avoir bénéficié d’une révision finale par l’auteur, qui était pourtant un grand perfectionniste. Fin abrupte du père Conrad lui-même, qui, malade depuis 2016, n’est plus là aujourd’hui pour s’expliquer, ou nuancer. 

Il nous laisse un récit d’investigation exigeant, dont l’apport indéniable réside dans son intention de révéler une Marthe plus humaine, incarnée, loin de l’image mystificatrice ou mégalomane que l’on a trop souvent faite d’elle. Il note son intelligence vive et sa mémoire remarquable, son tact et son talent d’organisatrice. Ses visiteurs ont souvent relevé sa joie et sa simplicité, son accueil et son écoute, son gros bon sens et son humour. Elle n’aimait pas attirer l’attention sur elle, mais conduire les âmes au Christ, les porter dans sa prière avec Marie. Elle était mal à l’aise quand le père Finet, ou d’autres, mettaient l’accent sur ses stigmates, ses luttes contre le démon, le fait qu’elle ne mangeait pas. Déjà enfermée dans sa chambre par la maladie, elle ne voulait pas être emprisonnée dans l’idéalisation que des gens, trop souvent à la recherche du merveilleux, se faisaient d’elle. 

Une expérience de la miséricorde

La perception du père De Meester est tout de même sans appel. Pour lui, Marthe est une faussaire dans ses écrits, une menteuse au sujet de ses grâces mystiques, une actrice dans ses passions du vendredi, une manipulatrice afin d’être adulée. La cause profonde de tout cela viendrait de l’adultère de sa mère. Enfant illégitime, fille d’un commis de ferme, elle connaissait son origine qui la blessait, d’où le besoin de plaire et d’être aimée. 

Cette partie sur l’histoire de Marthe me semble la plus discutable du livre, la plus gênante même, surtout quand il écrit : « Si Marthe refuse de « blâmer » ses géniteurs, les conséquences de leur « faute » sont là, inscrites dans le corps de la jeune fille » (p. 166). Il y a là un pas que je ne franchis pas et qui me laisse pantois de la part d’un auteur comme Conrad De Meester. 

Le responsable d’un Foyer de Charité me disait un jour qu’il voyait dans l’origine de Marthe l’infinie miséricorde de Dieu qui choisit qui il veut, qui fait éclater sa grâce au sein même du péché. Mais la sainteté ne fleurit-elle pas justement au cœur de nos psychismes blessés et de nos chocs affectifs? Parlez-en à Thérèse de Lisieux. La sainteté est toujours une expérience de la miséricorde divine. Bref, « tout est grâce ». 

À la poursuite de Marthe

Plus je lisais, plus j’étais agacé par les petites phrases ironiques et assassines du père Conrad sur Marthe, souvent à la fin des chapitres, comme des « coups d’épingle », dirait la petite Thérèse. Il me donnait l’impression d’avoir été déçu par ce qu’il pensait être la vérité sur Marthe, comme si elle n’avait pas été à la hauteur de ce qu’il croyait qu’elle était : une mystique pour notre temps. La recherche obsessionnelle à trouver la faille ou le détail incriminant Marthe ne tolérait pas une autre version qui nuirait à sa démonstration. J'ai pensé au roman Les Misérables de Victor Hugo, où le policier Javert traque sans relâche le bagnard converti Jean Valjean, au nom même la justice et de la vérité.   

Je ne veux pas faire un procès d’intention au père Conrad, mais on sent bien chez lui la déception de n’avoir reçu aucune réaction au rapport qu’il avait transmis au Vatican en 1989. Rappelons que l’évêque de Valence, lors de la phase diocésaine du procès en béatification, lui avait demandé en 1988, ainsi qu’à un autre théologien, d’évaluer les écrits de Marthe. Il était un parmi vingt-huit autres experts. Nommé censeur théologique, il avait accompli cette mission en étant assermenté, et donc astreint au secret professionnel. Même s’il ne releva rien de contraire aux vérités de la foi et des mœurs, il émettait des doutes sur l’authenticité des écrits. Il continua son investigation, qu’il compléta en 1994, et qui fut transmise au Vatican parmi les 3 000 pages de l’imposante positio, dossier de synthèse établissant ou non les vertus héroïques de Marthe.

La publication de son livre a forcé le Vatican à réagir le 8 octobre 2020 dans le document Marthe Robin: une héroïcité des vertus établie en tenant compte des avis critiques. Il est écrit à l’avant-dernier paragraphe :

L’ensemble des positions critiques du père de Meester, avec aussi d’autres éléments concernant notamment l’étude graphologique et l’évaluation médicale, avaient été intégrées dans la Positio super virtutibus, c’est-à-dire le rapport sur l’héroïcité des vertus établi par la Congrégation pour les Causes des Saints. Tous ces éléments ont donc été étudiés de façon très méthodique, d’abord par les consulteurs théologiques, et ensuite par les cardinaux et évêques membres du Dicastère, qui en sont arrivés à un jugement positif sur l’exercice héroïque des vertus de la part de Marthe Robin.

Le 7 novembre 2014, le pape François autorisait la Congrégation pour la Cause des Saints à promulguer un décret reconnaissantl'héroïcité des vertus de Marthe Robin. L’attribution d’un miracle dû à son intercession demeure la prochaine étape vers sa béatification. Marthe est donc considérée par l’Église comme vénérable, car elle a vécu son union au Christ d’une manière exemplaire, dans la foi, l’espérance et la charité. 

Une progression humaine et spirituelle

La grâce épouse la nature, et la liberté y collabore du mieux qu’elle peut, avec ses blessures et ses limites. Rien n’est statique dans ce cheminement humain et spirituel, nous sommes sans cesse en devenir, en évolution, tous appelés à la sainteté. Ainsi, il y a eu chez Marthe une progression dans la maturité psychologique, spirituelle et mystique, soutient Sophie Guex, postulatrice de la Cause de béatification, dans l’hebdomadaire La Vie du 8 octobre 2020 :

Il a été jugé par les autres experts que le père De Meester oubliait, dans son analyse, d’intégrer le paramètre du temps, de la progression. Les écrits de Marthe Robin datent de sa jeunesse, à l’époque où elle commençait à vivre des phénomènes mystiques. Elle n’était pas théologienne et, sur le conseil d’un prêtre, elle a lu des auteurs mystiques qui lui ont donné des mots et des expressions pour exprimer ce qu’elle vivait. Et puis Marthe Robin n’a pas écrit dans la perspective de publier une œuvre.

Et Sophie Guex d’ajouter que toutes ces questions autour du surnaturel ont, de toute façon, des allures de faux débat : 

Si le pape a présenté Marthe comme modèle à tous les chrétiens, explique-t-elle, ça n’est pas en raison des phénomènes extraordinaires de sa vie, car ces phénomènes ne sont pas des critères de sainteté. Si elle a été reconnue vénérable, c’est que, dans son expérience cassée, elle a reconnu la tendresse de Dieu pour elle et qu’elle a été capable de faire rayonner l’amour auprès de milliers de personnes à qui elle a rendu espérance.

Limites et forces d’une enquête 

L’enquête de l’auteur porte surtout sur les quarante premières années de la vie de Marthe. Là est sa grande limite, car il semble oublier les années qui suivent, celles de la maturation, de la fondation des Foyers à travers le monde, de la visite de dizaines de milliers de personnes, dont plusieurs ont été transformées à son contact. Rappelons que Marthe est décédée le 6 février 1981, à l’âge de 78 ans, à Châteauneuf-de-Galaure. Vivante ou morte, elle a toujours suscité des réactions très diverses, tant sa vie demeure un mystère pour nous. Mais il est tout de même difficile de s’imaginer qu’elle ait fait semblant pendant cinquante ans.   

De Meester est à son meilleur quand il compare les écrits de la jeune Marthe avec d’autres mystiques, surtout féminines, qu’elle a copiées : Madeleine Sémer, Marie-Antoinette de Geuser, les saintes stigmatisées Véronique Giuliani et Gemma Galgani, et surprise, la bienheureuse Québécoise Dina Bélanger. Thérèse de Lisieux demeure celle qui l’a le plus influencée et qu’elle mentionne le plus souvent. 

Le père Conrad analyse ces emprunts avec rigueur, au moment où la jeune malade, assoiffée de connaissances, cherche un sens à sa souffrance, sans verser dans le dolorisme. Ce sont des années de formation où elle lit beaucoup, sans citer ses sources, ce qui est normal, elle ne rédige tout de même pas une thèse. Elle écrit pour son père spirituel, curé de son village, l’abbé Léon Faure, qui lui a demandé de tenir un journal. Dans la dernière partie du livre, le père De Meester pose de bonnes questions sur la reconstitution de ce journal.

Il remet en question la paralysie de Marthe, ses secrétaires, sa cécité, son écriture, ses angoisses, ses stigmates apparus en 1930, son union à la Passion du Christ chaque vendredi à partir de 1931. Nous savons que sa maladie, une sorte d’encéphalite paralysante, n’a été diagnostiquée qu’en 1942. Qu’elle était évolutive après 1929, donc qu’il pouvait y avoir des périodes de crises et de rémissions. À certains moments, elle pouvait écrire et peut-être se mouvoir avec ses bras, ses jambes étant définitivement paralysées. Sa cécité n’est apparue qu’en 1939, alors que la majorité de ses écrits, comme son journal, ont été écrits avant, soit par elle, soit dicté à des secrétaires. Elle pouvait avoir différentes formes d’écriture, non pour tromper, ce qu’ont montré les graphologues dans le dossier pour l’héroïcité des vertus.

Le mystère d’une vie

La vérité de chaque personne ne se laisse par cerner facilement. Nous sommes des mystères les uns pour les autres, et nos questions n’ont pas toutes des réponses. Il en est ainsi pour Marthe qui avait ses forces et ses faiblesses, ses charismes et ses blessures. L’ouvrage de Conrad de Meester apporte sa pierre à l’édifice, « mais il est d’autres témoignages qui sont aussi des pièces à intégrer. S’approcher de la vérité, c’est aussi rassembler l’ensemble pour que se révèle un portrait le plus ressemblant possible de l’original », écrivent avec finesse Marie-Lucile Kubacki et Laurence Desjoyaux dans leur dossier très nuancé sur Marthe Robin, « Enquête sur un phénomène populaire », paru dans La Vie du 8 octobre 2020. 

D’autres études et témoignages s’ajouteront sûrement pour une meilleure compréhension de cette femme de prière et de compassion, comme le livre, à paraître en mars 2021, de Pierre Vignon, prêtre de la Drôme : Marthe Robin en vérité (Artège). 

« Que ton cœur ne se trouble pas », me conseillait mon ami prêtre, « et donne tout à Dieu ». Je prie pour les personnes qui travaillent à la Cause de béatification de Marthe, pour l’Église qui aura à se prononcer sur un possible miracle. Je m’unis chaque jour aux membres des Foyers de Charité en reprenant avec eux la prière de Marthe à Marie, Ô Mère bien-aimée, dont voici la dernière partie :

Que rien ne puisse jamais troubler notre paix ni nous faire sortir de la pensée de Dieu, mais que chaque minute nous emporte plus avant, dans les profondeurs de l’auguste Mystère, jusqu’au jour où notre âme, pleinement épanouie aux illuminations de l’union divine, verra toutes choses dans l’éternel Amour et dans l’Unité.

Pour en savoir plus, consulter le site officiel de Marthe Robin.
LIre aussi dans ce blogue: Ma rencontre avec Marthe Robin.
Et mes deux livres sur ces mystiques québécoises: Je donnerai de la joie. Entretiens avec Dina Bélanger; Georgette Faniel, le don total.

La paternité de saint Joseph
Prière en temps d'épreuve

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