Saints Jean de Brébeuf, Isaac Jogues et compagnons

À la suite de Jacques Cartier et de Samuel de Champlain, des hommes et des femmes exceptionnels venus de France ont planté la croix du Christ en terre canadienne. Quelques-uns d’entre eux ont scellé dans leur sang cette passion qu’ils manifestaient pour le Christ et pour le Canada. Ils voulaient illuminer les âmes des Indiens qui ne connaissaient pas la foi catholique. On a surtout retenu les détails de leur martyre, oubliant trop souvent leur spiritualité. 

L’offrande de la vie

L’offrande de la vie par amour constitue le centre du message chrétien. Les vrais amis de Jésus désirent du fond de leur cœur se conformer à la passion du Christ pour ressusciter avec lui. Comme Jésus, ils deviennent des serviteurs qui s’abaissent par amour « en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix » (Ph 2, 8). Cette conformation au Christ prend parfois le chemin du martyre. 

C’est ce qui est arrivé à huit hommes qui, en donnant leur vie par amour au Christ, ont sanctifié les débuts de l’Église en Amérique du Nord, entre 1642 et 1649. Ils sont morts dans des bourgades indiennes situées dans le nord de l’état de New York et le centre de l’Ontario. Ces hommes de foi sont jésuites : Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant, Isaac Jogues, Antoine Daniel, Charles Garnier, Noël Chabanel. Deux autres sont des laïcs, donnés au service des jésuites : René Goupil et Jean de La Lande. Tous ont vécu le martyre comme une grâce. Ils meurent autour de la quarantaine, excepté Goupil qui a 34 ans et Brébeuf, 59 ans. 

Ce fut leur manière de répondre librement à cet amour brûlant qui dévorait leur cœur, le Christ. Il est pour eux une personne avec qui l’on fait alliance, un ami de tous les jours, le centre de leur vie, le Fils de Dieu. C’est par amour pour lui que leur zèle apostolique s’étendra sur les bords de la baie Georgienne pour évangéliser la nation huronne. Le fougueux Jean de Brébeuf témoigne de cet engagement d’amour envers le Christ au début de son journal en 1630 : « Je me suis offert et j’ai dit : faites de moi, Seigneur, un homme selon votre cœur. »

saints martyrs canadiens

Des amants du Christ

Ces hommes ont été formés aux Exercices spirituels de saint Ignace. Leur spiritualité est marquée par la prière constante, l’attachement exclusif au Christ, l’amour de l’eucharistie, l’esprit de sacrifice, une grande dévotion à Marie et à Joseph, l’offrande d’eux-mêmes comme victimes. 

Lors d’une grave épidémie en 1636, les jésuites savent qu’on veut les tuer, parce que les Indiens les croient responsables de ce fléau. Ils sont prêts à verser leur sang. Le père de Brébeuf écrit dans la Relation de 1638 :

"Nous sommes peut-être sur le point de répandre notre sang et d’immoler nos vies pour le service de notre bon Maître Jésus-Christ… C’est une faveur singulière que sa bonté nous fait, de nous faire endurer quelque chose pour son amour. C’est maintenant que nous nous estimons vraiment être de sa compagnie. Qu’il soit béni à jamais de nous avoir, entre plusieurs autres meilleurs que nous, destinés en ce pays pour lui aider à porter sa croix. S’il veut que, dès cette heure, nous mourions, ô la bonne heure pour nous! S’il veut nous réserver à d’autres travaux, qu’il soit béni!"

Ce témoignage est très fort. Il me rappelle le prophétisme des premiers martyrs et celui des sept moines trappistes décapités en Algérie en 1996, qui seront béatifiés avec d'autres le 8 décembre 2018. Au-delà des images que l’on connaît — coups de hache et de fusil, huile brûlante, flammes, peau arrachée, cœur mangé — il faut retenir de ces missionnaires canadiens qu’ils étaient des éducateurs de la foi et des amis de beaucoup d’Indiens. Ils ont créé des dictionnaires, des grammaires et des catéchismes dans une langue aux antipodes des langues européennes. 

Goupil était chirurgien, il meurt le premier d’un coup de hache d’un Iroquois, pour avoir fait une croix sur le front d’un jeune Indien. Joques était apprécié des Indiens, car il s’était bien adapté à eux; il est tout de même mis à mort à Auriesville en Iroquoisie. La Lande a accompagné le père Jogues dans son ministère. Daniel a séjourné quatorze ans en Huronie. Il savait parler aux jeunes. Il est abattu devant sa chapelle lors d’une attaque des Iroquois. Brébeuf, guide vigoureux des apôtres de la Huronie, impressionnait les Indiens par sa haute stature et sa vie intérieure. Lalemant fut torturé avec Jean de Brébeuf. Garnier, aimable de nature, est abattu alors qu’il aide un Indien mourant. Chabanel reste chez les Hurons par ordre de ses supérieurs. Il est le seul des huit missionnaires à ne pas s’exprimer dans leur langue. Il est assassiné en 1649 par un Huron qui n’aime pas sa foi.

C’est ainsi que du sang de leur martyre, versé par amour comme une semence, s’est levée une moisson de chrétiens et de chrétiennes dont nous sommes aujourd’hui les héritiers.

La version des Indiens

Cette histoire serait-elle la même si elle avait été écrite par des Indiens? Qui s’est efforcé de comprendre les perturbations vécues par ces derniers suite à l’installation des Blancs sur le continent américain? Lorsque Bernard Assiniwi écrit son Histoire des Indiens du Haut et du Bas Canada, il voit l’histoire avec un regard indien. Il montre que des Indiens aussi furent massacrés par des armées anglaises et françaises; on a pillé leurs terres, transformé leur mode de vie par le commerce des fourrures et l’alcool, ébranlé le fragile équilibre écologique.

On le voit bien aujourd’hui, ce problème des « premières nations » est loin d’être résolu. J'en parle dans cet article du blogue sur Les pensionnats autochtones, que je vous invite à lire. Lors de sa visite au sanctuaire des Martyrs canadiens à Midland, le 15 septembre 1984, Jean-Paul II prononça ces paroles très fortes: "En sacrifiant leur vie, ces missionnaires espéraient qu'un jour le peuple autochtone arriverait à une pleine maturité et aux plus hauts offices dans leur propre Église. Saint Jean de Brébeuf rêvait d'une Église qui soit à la fois entièrement catholique et entièrement huronne [...] Dès lors, non seulement le christianisme est valable pour les peuples indiens, mais le Christ, par les membres de son Corps, est lui-même indien."

Pourquoi les jésuites furent-ils massacrés par des Indiens? Certainement parce qu’ils étaient coincés entre les Hurons et les Iroquois. Il y avait une rébellion continuelle entre les Iroquois, alimentés en armes à feu par les Anglais et les Hollandais, et les Hurons, soutenus par les Français. Autre raison : la haine de certains de la foi catholique. Mais une autre réponse s’impose. Les Européens ont apporté des maladies contre lesquelles les Indiens ne disposaient d’aucune immunité naturelle. Plusieurs épidémies ont fait rage. Même si les missionnaires n’en étaient pas responsables, certains Indiens ont vu les « Robes Noires » comme des sorciers apportant le malheur dans tout le pays. Ils décidèrent de les tuer afin de conjurer les mauvais sorts…

Ces missionnaires ont agi par amour du Christ, ne l’oublions pas. C’est en son nom qu’ils ont voulu convertir des milliers de Hurons. Mais ils étaient tributaires de la mentalité colonisatrice de leur époque. Ils ont pourtant su, pour la plupart, apprendre la langue huronne et connaître leurs coutumes en une quinzaine d’années seulement. En revanche, quatre siècles nous séparent d’eux… ne leur demandons pas d’avoir notre sensibilité théologique et notre connaissance des croyances autochtones! Un Jean de Brébeuf, par exemple, a tenté d’intégrer l’Évangile à la culture amérindienne et de comprendre leur sagesse, leur spiritualité, leur contact avec le sacré. Le mieux que ces jésuites ont fait : donner leur vie par amour en étant huron avec les Hurons. Ce don de soi est toujours valable aujourd’hui, même si les manières ne sont plus les mêmes. 

L’Église a canonisé ces amoureux du Christ en 1930. Ils sont les patrons secondaires du Canada, après saint Joseph. On les fête le 26 septembre au Canada, et le 19 octobre dans d'autres pays, comme la France.

Pour aller plus loin, la nouvelle édition Les saints, ces fous admirables (Novalis / Béatitudes), où je présente plusieurs figures de saints et saintes canadiens, comme Kateri Tekakwitha.

 

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