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Le blogue de Jacques Gauthier

Entrevue pour le webmagazine La Métropole

Ricardo Langlois pour La Métropole : Bonjour Jacques, je vous ai connu dans les années 2010 par votre blogue, j’aimais commenter vos articles. Vous avez une feuille de route impressionnante. D’abord vous avez été moine pendant quatre ans avant d’être professeur à l’Université Saint-Paul d’Ottawa. Pourquoi avoir quitté la vie monastique?

Parce que ce n’était pas là que le Seigneur me voulait, tout simplement. Je suis entré à l’abbaye cistercienne d’Oka en septembre 1973, après un séjour de six mois à la communauté de l’Arche en France, où je vivais avec des personnes handicapées. J’ai ressenti un appel du Christ à me consacrer à lui dans la prière. Cet appel, comme toute vocation, ne s’explique pas vraiment, ça se vit. À l’Arche, je découvrais la prière contemplative, la vie mystique avec saint Jean de la Croix, j’étais ravi par la figure du Christ. Je le suis encore. J’ai vécu quatre ans à la Trappe d’Oka, mais à la fin ma santé déclinait. Je vivais une tension entre l’attrait pour l’écriture, la poésie, et l’appel au silence, à la vie cachée en Dieu. C’était difficile pour moi de conjuguer partage affectif et solitude, désir de publier et obéissance, forces intérieures et vie monastique. Bref, je sentais que je ne m’épanouissais pas beaucoup, qu’on n’utilisait pas toutes les possibilités de mon être, que je pouvais être plus utile dans le monde. Mais je voulais avant tout être fidèle au Christ; j’ai même prononcé des vœux pour un an après mon noviciat.

Le père Abbé, Dom Fidèle Sauvageau, qui a été un père pour moi, m’a aidé à discerner la volonté de Dieu avec le Conseil de formation du monastère. Je dois beaucoup à la sagesse de ces moines qui n’ont pas essayé de me retenir à Oka, mais qui ont cherché avec moi ce que pouvait être ma mission. Je me souviens qu’avant de les quitter, j’ai pris le temps de les saluer, parfois la larme à l’œil, avec cette pudeur qui rend le silence si éloquent. En février 2016, j’ai eu la joie d’animer leur retraite annuelle dans le nouveau monastère Val Notre-Dame, près de Saint-Jean-de-Matha.

La vie monastique m’a appris la liberté intérieure. Ce fut une vocation temporaire, un passage nécessaire vers une autre forme d’engagement, qui est le mariage avec Anne-Marie, femme de prière elle aussi, avec qui j’ai eu quatre enfants. Nous avons fêté notre 45e anniversaire de mariage le 30 décembre 2023. Au fond, je suis resté moine, monos en grec, « celui qui est seul », en Dieu. Pour la suite de ma vie, je vous renvoie à mon autobiographie En sa présence (Artège/Novalis, 2022, 336 pages).

La Métropole : Vous avez écrit de nombreux livres de poésie, je pense à Un souffle de fin silence (Le Noroît, 2017), qui est autobiographique. Un bel exercice de lecture tout en poésie. Il y a de beaux passages significatifs. J’ai choisi celui-ci, pouvez-vous le commenter?

Faut-il tout perdre
pour toucher au but
jouir de la privation
dans l’éloignement
famine d’amour
 
Le trouver en soi
l’esprit le réclame
au-dessus et en avant
éclipse qui éprouve
le désir de voir

Ce 21e recueil de poèmes, qui me valut le Prix littéraire Le Droit, annonçait déjà l’écriture de mon autobiographie. Comme quoi la poésie précède souvent la prose. Je n’aime pas beaucoup commenter les poèmes, surtout pas les miens. La poésie n’explique pas, elle propose. Le poème n’est pas tellement à commenter, mais à savourer. À chacun de trouver le sens, qui peut varier selon le nombre de fois qu’on le lit, le lieu où l’on se trouve, l’état dans lequel on est. 

En relisant ce poème, je vois bien les paradoxes que l’on retrouve dans l’Évangile: se perdre pour trouver l’amour en soi, s’éloigner pour mieux s’approcher de ce qui nous manque, ne plus voir pour désirer voir autrement dans la foi. J’y vois aussi l’influence de Jean de la Croix, qui écrit dans La Montée du Carmel : « Abandonner tout chemin, c’est entrer dans le vrai chemin, et laisser son mode d’agir, c’est toucher le terme sans mode, qui est Dieu »
 

Poesie TR 2018

 (Photo: David Jalbert, Festival international de poésie de Trois-Rivières, 2018)

La Métropole : Vous aimez beaucoup Saint-Denys Garneau, Patrice de La Tour du Pin, Rilke et Leonard Cohen. La poésie est pour moi un chemin de recueillement. La poésie m’habite comme les prières de notre enfance. J’aimerais avoir votre opinion.

La poésie est pour moi aussi chemin de recueillement, prières de mon enfance, expérience spirituelle, mais je distingue ici poésie et prière. La poésie est pour moi un travail sur le langage, un véhicule de la foi; la prière est un contact direct avec Dieu, un cœur à cœur avec lui dans la foi. Les deux cherchent l’invisible, ouvrent au mystère, mais de manière différente. Le mot est le matériau du poète, le silence est le souffle du priant. Il arrive que poésie et prière s’unifient en moi quand la parole de Dieu épouse mon silence, m’aide à traduire le spirituel en paroles, comme le montre si bien Patrice de La Tour du Pin lorsqu’il parle de théopoésie. 

Je ne regarde pas mes prières comme des poèmes, où Dieu est rarement nommé, seulement suggéré. Je ne me vois pas non plus comme un poète chrétien, mais un chrétien qui écrit de la poésie. Je me méfie des épithètes et des étiquettes. D’ailleurs, en vieillissant, je lis et j’écris moins de poésie. Peut-être que ça reviendra. Par contre, je prie de plus en plus. Je peux dire avec saint Paul que « ma vie c’est le Christ », et affirmer avec Thérèse de Lisieux que « tout est grâce ».

En disant cela, je sais bien que je suis totalement décalé avec mon époque, avec mon Québec, où le mot « Dieu » est tabou et la religion si facilement caricaturée dans les médias. Pourtant, écrire des poèmes et me livrer à l’oraison chaque matin ne me coupe pas du monde. J’entends ses clameurs que je porte dans mon cœur. Je n’ignore rien de la souffrance personnelle et universelle, qui peut être aussi un chemin de résurrection. Je suis un résistant de la foi, un artisan de paix qui vit l’aventure chrétienne et mystique loin des modes et des idéologies. Cet extrait d’Un souffle de fin silence me décrit assez bien :

Je suis homme de mémoire 
à côté de mon époque
en avance d’un rêve
en retard d’un éclair
traversé par l’espérance 
que je largue dans l’avenir 
habité par la confiance 
qui déborde du présent  

La Métropole : Vous avez publié plus de 80 livres parus au Québec et en Europe. Vous écrivez régulièrement dans le Prions en Église et dans plusieurs revues. Vous donnez des retraites spirituelles et des conférences, comment faites-vous pour accomplir autant de travail? 

J’ai la grâce d’avoir une femme qui aime cuisiner et qui s’occupe bien de moi. Elle ne m’a jamais empêché d’écrire, nous nous ajustons selon les projets d’écriture, les voyages en France pour mes livres, les nombreuses retraites que je donne dans les paroisses et les communautés. Ce fut différent pour mon roman Le secret d’Hildegonde. La rédaction de ce livre m’a tellement demandé de temps et d’énergie que la famille passait en dernier. Anne-Marie a réagi fortement; je n’ai plus écrit de roman. Quel défi de trouver l’équilibre entre la vie familiale et le travail de création! Je me suis toujours dit que je ne sacrifierai pas mon alliance avec Anne-Marie pour mon œuvre à moi. Bâtir une vie de couple peut être aussi une œuvre d’art que l’on crée au quotidien. 

Comment je fais pour accomplir autant de travail? Je suis quelqu’un de passionné et je me concentre facilement. J’évite de me disperser inutilement. Heureusement, je ne souffre pas d’anxiété et de déficit d’attention. Il faut dire aussi que je tiens un blogue (800 articles) sur mon site et que j’ai ma chaîne YouTube où l’on retrouve plus de 220 vidéos. Quand j’entreprends quelque chose et que je sens que l’étincelle est là, le feu se répand, et je vais jusqu’au bout, avec l’aide de l’Esprit Saint (oui, il existe). Quelle satisfaction quand tout est fini, jusqu’au prochain défi!  Et puis, j’ai une bonne hygiène de vie : je mange bien, je me couche tôt, je fais du jogging aux deux jours, je prie chaque matin en silence, je fais la sieste chaque après-midi, je m’émerveille de ce que la vie apporte, malgré les conflits et les épreuves. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir des passages à vide comme tout le monde.  

La Métropole : Comment fait-on pour avoir la foi en 2024, on a remplacé Dieu par le mot Lumière. Je trouve que Christian Bobin, qui a été professeur de philosophie, a bien intégré l’équation Dieu, la foi et la Lumière. La foi est un don, nous dit la Bible, comment avez-vous vécu votre foi durant toute votre vie?

Un peu comme Obélix, je suis tombé dedans quand j’étais petit. Quelle aventure, la foi! Elle n’est pas quelque chose qu’on possède mais qu’on accueille. Je n’ai pas la foi comme un objet dans la poche. Je crois, c’est tout. La foi grandit avec moi; elle monte toujours plus haut, écrit Jean de la Croix, « vers un je ne sais quoi que mon cœur brûle d’obtenir ».

Il me semble que les deux grandes questions qu’on devrait se poser ici-bas sont : Est-ce que Dieu existe? Y a-t-il une vie après la mort? Plus importantes que les réponses, ces questions créent du sens, mettent en route, éveillent le désir.

L’acte de croire en Dieu englobe toute ma vie et engage totalement l’être. Je ne crois pas à moitié. La foi est don et pardon, vie et expérience, écoute et réponse, regard et toucher, doute et combat. La lecture spirituelle l’alimente, la prière la fait grandir. La foi est un clair-obscur qui précède le discours et qui approche le mystère avec sa propre logique. Elle me fait entrer dans une autre dimension de sens, un axe vertical, comme si on voyait l’invisible, touchait la présence. Elle ouvre la porte sur l’infini d’un amour, jusqu’à croire que je suis aimé éternellement. La foi, qu’elle soit en soi, en l’autre, en Dieu, est liberté de l’esprit et ouverture de l’intelligence. 

Plusieurs vivent l’aventure de la foi en 2024, mais ils n’en parlent pas. En ces temps de laïcité et de sécularisation, disons que ça n’invite pas trop à la confidence. Que certains remplacent Dieu par le mot Lumière, c’est très beau, puisque c’est la définition qu’en donne saint Jean : « Dieu est lumière, il n’y pas de ténèbres en lui ». Il écrit aussi: « Dieu est amour ». Là, il a tout dit. Le poète Christian Bobin, qui se disait lui-même chrétien, a bien intégré la dimension de Dieu dans sa vie et ses écrits, comme vous le mentionnez. Son livre sur François d’Assise, Le Très-Bas, est un classique. 

La Métropole : Je me confie à vous en vous disant que je me suis converti trois fois dans ma vie, la dernière fois en 2008 a l’Abbaye de St-Benoit-du-lac. Qu’en pensez-vous?

La conversion est une grâce qui nous dépasse. Elle produit une ouverture du cœur qui nous fait changer de direction, de chemin, pour nous abandonner en toute confiance à la miséricorde divine. C’est peut-être ce que vous avez vécu à l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac. Mais nous avons à nous convertir chaque jour. La conversion chrétienne est toujours à faire, car il s’agit de suivre le Christ doux et humble, de vivre l’Évangile au quotidien, de nous aimer les uns les autres, de ne pas juger les autres, de respecter notre maison commune, la terre. 

J’ai vécu une conversion foudroyante le 2 juin 1972 dans une communauté de jeunes à Drummondville. C’était durant ma période hippie. J’étais parti sur le pouce en Californie avec un ami, mais la police nous a ramenés au Québec. Le soir, j’ai récité trois Je vous salue Marie avec ces jeunes de mon âge, et là j’ai basculé dans la joie. Je ne m’en suis jamais remis. Je retrouvais le Dieu de mon enfance. J’ai été blessé au cœur par sa miséricorde. Je savais que je ne reviendrais pas en arrière. Pour m’aider à avancer et à tenir bon, j’ai lu les saints et surtout j'ai beaucoup écrit sur eux. J’ai rencontré divers obstacles sur le chemin, mais la fidélité du Christ à mon égard a toujours été la plus forte. Puis, il y a eu la rencontre avec sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, qu’on appelle aussi la petite Thérèse, alors que je pensais mourir d’une double pneumonie à l’âge de quarante-cinq ans. Elle est devenue ma sœur, mon amie, avec qui je marche depuis ce temps sur la voie de l’enfance spirituelle, de la sainteté, qui est avant tout une question d’accueil et d’amour, non de perfection et de performance. 

La Métropole : Parlez-moi de votre dernier recueil de poèmes Le refrain des heures (Écrits des Forges, 2022)? Je retiens vos derniers mots :

J’écris debout dans la nuit
le poème me sert de flambeau

Ce recueil est aussi très autobiographique. Il s’offre à la lecture comme une profonde méditation où je m’interroge sur l’existence et la place centrale de l’amour. Il contient cinquante-cinq poèmes, regroupés en quatre parties qui privilégient ces thèmes : Chansons des montées, la nature et la musique; Variations d’un amour, le désir et l’amour; Requiem, la vieillesse et la mort; Point d’orgue, l’espérance et la mystique. 

Les mots de ce recueil témoignent de ma présence au monde avec simplicité et profondeur. Ils expriment les sentiments qui m’habitent : la joie de croire et de vivre, la quête d’intériorité, l’amour de la femme, de la nature, de Dieu. La poésie se fait incantatoire et méditative, proche de l’hymne, du chant. Plusieurs poèmes sont des chansons qui pourraient être mis en musique. Je lance donc une invitation aux compositeurs.

Quand je termine le recueil en avouant que « j’écris debout dans la nuit », j’évoque plutôt la nuit mystique. Saint Jean de la Croix parle de la foi et de l’oraison comme d’une nuit pour trois raisons. D’abord, la personne doit renoncer à trouver Dieu à l’aide de ses propres sens ; ce renoncement du sensible est une privation. Ensuite, le moyen pour aller à Dieu est la foi ; or, la foi est obscure pour notre intelligence. Enfin, Dieu étant le terme vers lequel l’âme se dirige, il est insaisissable ; nous ne pouvons le connaître que de nuit, par la foi et l’amour. Cette nuit obscure symbolise le passage de l’âme à l’union avec Dieu. La raison est aveuglée par le mystère, la foi se simplifie, et Dieu se laisse connaître par un simple regard d’amour, au-delà des pensées et des images. Appuyé sans aucun appui, écrivait aussi Saint-Denys Garneau, le croyant est davantage en sécurité, puisqu’il ne compte plus sur ses propres forces. Il vit l’humilité, qui est la vérité.

Pour le dernier vers, « le poème me sert de flambeau », je m’inspire de ce passage de l’Apocalypse : « la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire, c’est l’Agneau » (Ap 21, 23). Qui est ce poème qui me sert de flambeau, sinon l’Agneau, le Christ, le Verbe de Dieu? Il est pour moi le Poème fait chair qui me met au monde pour l’éternité. La foi et l’amour me conduisent à lui mieux que la lumière de midi. 

Ricardo Langlois, La Métropole, Montréal, 14 janvier 2024: Entrevue avec Jacques Gauthier

Pour en savoir plus:

Mes vingt-deux recueils de poèmes: sur mon site.
Mon autobiographie: En sa présence.

Vidéo de ma chaîne YouTube du 22 février 2022 sur Le refrain des heures :

Une symphonie en quatre mouvements
Prière à hauteur d'espérance

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dimanche 21 juillet 2024

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