Le blogue de Jacques Gauthier

Être missionnaire avec Charles de Foucauld

Le 1er juillet 2001, à l’occasion d’un colloque organisé pour le centenaire de l’ordination sacerdotale de Charles de Foucauld, Jean-Paul II soulignait que sa manière d’évangéliser passait par la rencontre de l’autre, le dialogue des cultures, la liberté de conscience : 

Le Frère Charles qui, pour traduire les Évangiles, apprit la langue des Touaregs et en composa un lexique et une grammaire, n’appelle-t-il pas ceux qui s’inspirent de son charisme à entrer en dialogue avec les cultures des hommes d’aujourd’hui, et à poursuivre le chemin de la rencontre avec les autres traditions religieuses, en particulier avec l’Islam? (Voir le message de Jean-Paul II dans le site du Vatican : vatican.va)

L’inculturation de l’Évangile

Cette nouvelle manière d’évangéliser était prophétique dans une époque marquée par le colonialisme, par la domination paternaliste d’une culture sur une autre. Frère Charles vivait, sans le savoir, l’inculturation de l’Évangile, l’insérant dans le quotidien en se mettant à la portée des plus petits, les voyant comme des enfants de Dieu, des frères. Il va vers eux dans une attitude d’amitié, de proximité, de simplicité. Il se fond dans la masse, apprend le tamachek, langue berbère des Touaregs, pour mieux communiquer avec eux, les apprivoiser par sa seule présence. 

Nous trouvons un bel exemple de cette inculturation dans l’exhortation apostolique Querida Amazonia, « Chère Amazonie ». Le pape François propose une synthèse de ses grandes préoccupations envers l’Amazonie : justice, dialogue, liberté, écologie, mission. Ce qui se vit dans cette région spécifique du monde a des répercussions sur la planète, écrit-il, car tout est lié. « Je rêve d’une Amazonie qui lutte pour les droits des plus pauvres, des peuples autochtones, des derniers, où leur voix soit écoutée et leur dignité soit promue » (n. 7)

Comme frère Charles, le pape François s’indigne contre les intérêts colonisateurs qui charrient tant d’injustices et de cruautés. Il invite à construire des réseaux de solidarité et de développement qui respectent les religions traditionnelles et leurs rituels. Il montre que, pour les croyants, l’Amazonie est « un lieu théologique, un espace où Dieu lui-même se montre et appelle ses enfants » (n. 57). On pourrait en dire autant pour le Sahara qui a tant fasciné Foucauld.

Charles de Foucauld

Crier l’Évangile par sa vie

Dans ses méditations écrites à Nazareth, Charles divise la vie de Jésus en trois étapes : Nazareth, le désert, le ministère public. Comme Jésus, il vivra ses trois « vies » qui trouvent leur unité dans l’évangélisation du monde. Les sept années passées à la Trappe et les trois autres à Nazareth le prépareront à la vie au désert et, comme prêtre, au partage du banquet eucharistique. Il veut crier l’Évangile sur les toits par son existence, en ne vivant que pour Jésus, le nom au-dessus de tout nom. Il est sa respiration, sa prédication, son illumination.

Toute notre existence, tout notre être doit crier l’évangile sur les toits ; toute notre personne doit respirer Jésus, tous nos actes, toute notre vie doivent crier que nous sommes à Jésus, doivent présenter l’image de la vie évangélique : tout notre être doit être une prédication vivante, un reflet de Jésus, un parfum de Jésus, quelque chose qui crie Jésus, qui fasse voir Jésus, qui brille comme une image de Jésus. (Charles de Foucauld, Dieu est Amour, Le Livre ouvert, p. 37)

Il veillera au salut de ses frères, sans faire de bruit, par la prière, le travail, l’écriture, la souffrance, l’humilité. Il ne voulait pas qu’on le mette sur un piédestal, évitant ainsi le piège du cléricalisme, tant combattu par le pape François. Désirant la dernière place, il partagea son pain avec les Touaregs, se laissant aimer par eux. Il n’y a pas eu de prédication directe, encore moins de prosélytisme, car cela aurait été mal venu. Le 16 décembre 1905, il écrit à Marie de Bondy : « Il n’y a pas à leur parler directement de Notre Seigneur, ce serait les faire s’enfuir. Il faut les mettre en confiance, se faire d’eux des amis, leur rendre de petits services, lier amitié avec eux ».

Évangéliser par la bonté

Frère Charles admettait que la première personne à évangéliser était d’abord lui-même. Avait-il une méthode d’évangélisation? Non, si ce n’est d’agir comme Jésus. Sa méthode était celle de la bonté, de l’accueil, de l’amitié. Il écrit en 1909 dans son Journal :

En me voyant on doit se dire : « Puisque cet homme est si bon, sa religion doit être bonne. » Et si l’on demande pourquoi je suis bon et doux, je dois dire : « Parce que je suis le serviteur d’un bien plus bon que moi. Si vous saviez combien est bon mon maître Jésus ! »

Il exerçait un apostolat de la présence, de la proximité, en partageant le mode de vie de ceux avec qui il vivait. La bonté rayonnait de son visage, effet visible de sa vie d’adoration eucharistique. Par le saint sacrement, il rendait Jésus présent au milieu d’un peuple qui ne le connaissait pas. Il s’inspirait du mystère de la Visitation, où Marie part visiter sa cousine Élisabeth, reconnaît le mystère de sa beauté, lui apporte Jésus, se laisse aimer par elle. S’il est important d’accueillir l’autre, il est aussi important d’être accueilli par l’autre. 

Ouvert au pluralisme religieux, l’ermite respectait le cheminement de chacun, l’accueillant tel qu’il était. Il ne voulait pas faire passer les âmes par le même chemin, encore moins par la voie que Dieu avait tracée pour lui.

Souvenons-nous que les âmes sont différentes […] il faut attirer l’une par une voie, l’autre par une autre, conduire l’une d’une manière, l’autre de telle autre, chacune selon ce que Dieu a mis en elle... Ce serait folie d’avoir une voie unique et de vouloir toutes les faire passer par là : il faut les étudier (ces voies) et les faire aller à Dieu chacune par la voie par laquelle Dieu les appelle... (Méditations sur les psaumes, Nouvelle Cité, 2002, p.246)

L’expérience missionnaire de frère Charles a préparé le terrain à l’élaboration de certains documents du concile Vatican II, spécialement celui sur la mission de l’Église, Ad Gentes, « À toutes les nations ». Il est écrit que les chrétiens doivent s’insérer à tous les peuples du même mouvement dont le Christ, par son incarnation, s’est lié aux conditions des hommes.

Pour qu’ils puissent donner avec fruit ce témoignage du Christ, ils doivent se joindre à ces hommes par l’estime et la charité, se reconnaître comme des membres du groupement humain dans lequel ils vivent, avoir une part dans la vie culturelle et sociale au moyen des divers échanges et des diverses affaires humaines; ils doivent être familiers avec leurs traditions nationales et religieuses, découvrir avec joie et respect les semences du Verbe qui s’y trouvent cachées (no 11)

L’importance des laïcs

Charles espérait qu’à côté des prêtres, il y ait plus de Priscille et d’Aquila, ces collaborateurs de Paul à Corinthe, que l’on retrouve dans les Actes des Apôtres au chapitre 18. Il était attaché à ce couple, car il trouvait qu’on ne donnait pas assez de place aux laïcs dans l’Église qui, par nature, est missionnaire. Ils pouvaient aller là où le prêtre n’allait pas, témoigner par leur vie ce que devait être un véritable disciple du Christ dans le monde. Le 25 novembre 1911, il écrivait au laïc Joseph Hours : « Il faudrait des chrétiens comme Priscille et Aquila, faisant le bien en silence, en menant la vie des pauvres marchands; en relation avec tous, ils se feraient estimer et aimer de tous, et feraient du bien à tous ». 

Dans son association, l’Union des Frères et Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus, il n’y aura d’ailleurs pas de distinction entre les sexes ni entre les états de vie. Encore ici, ses idées novatrices précédaient celles du concile Vatican II.

Je sais très bien à quoi Dieu appelle tous les chrétiens, hommes et femmes, prêtres et laïcs, célibataires et mariés : à être apôtres, apôtres par l’exemple, par la bonté, par un contact bienfaisant, par une affection qui appelle le retour et qui porte à Dieu. (Cité dans Charles de Foucauld, une pensée pour Dieu, p. 83)

Pour Charles, l’apostolat par la bonté ne peut se dissocier d’une pastorale sociale où la dignité de chaque personne, créée à l’image de Dieu, doit être respectée, puisque nous sommes tous frères. Il écrit en 1898 : 

Ayez au fond de l’âme gravé profondément ce principe d’où tout découle : que tous les hommes sont vraiment, véritablement frères en Dieu, leur Père commun, et qu’il veut qu’ils se regardent, s’aiment, se traitent, en tout comme les frères les plus tendres. (Cité dans Un temps avec Charles de Foucauld, Cerf, 1998, p. 47)  

Un homme de son temps

Homme de son époque, l’ermite missionnaire du Hoggar avait des convictions nationalistes et colonialistes. Il ne fut pas pour autant un moine-soldat au service de la France, même si elle était en pleine expansion coloniale au Sahara. Dans sa correspondance avec les officiers français, il exprime ses idées politiques concernant l’esclavage, la présence coloniale française en Algérie ou la lutte contre les Allemands durant la Première Guerre mondiale. Il faut situer ces textes circonstanciels, qui n’ont pas la même portée universelle que ses écrits plus spirituels, dans le contexte d’un Sahara non totalement pacifié, où les tribus acceptent mal la domination française et où les rezzous sont fréquents. On le verra durant la guerre de 1914 avec les insurrections suscitées par les sénoussites, souvent à la solde d’agents turcs et allemands. À cette époque, tout relève des autorités militaires, ce qui peut contrecarrer les tentatives d’évangélisation.

Frère Charles dénoncera le scandale des inégalités sociales en Algérie et l’attitude de certains soldats de l’armée française. Il est dégouté par l’esclavage, qui s’exerce en toute complicité avec le pouvoir français en place. Il ne peut tolérer une telle injustice, se taire comme « un chien muet », selon son expression. Il se fait proche des Touaregs, alliant témoignage évangélique et compétence scientifique par son dictionnaire et son lexique. Curieux de la culture touarègue, il passe des mois à écouter les chants des Touaregs qui évoquent leurs récits amoureux et guerriers. Il rédige un recueil de poèmes touaregs-français qu’il terminera quelques jours avant sa mort. Chez lui, le cœur et la tête cohabitent en toute complicité pour mieux tenir ensemble pastorale de la bonté et pastorale de l’intelligence. 

Rappelons-nous les premières phrases de Gaudium et spes, la constitution pastorale de Vatican II sur l’Église dans le monde de ce temps. Elles résonnent ici comme en écho au témoignage éloquent de Charles de Foucauld, canonisé à Rome le 15 mai 2022 par le pape François :  

 Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. 

Cet article est extrait de mon livre, Saint Charles de Foucauld. Passionné de Dieu, Paris/Montréal, Emmanuel/Novalis, 2022, 221 pages.

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Vidéo du 4e entretien, d'une série de huit, de ma retraite avec Charles de Foucauld sur sa spiritualité et sa mission, ajoutée le 10 mai 2022.

Vidéo de présentation de mon livre, ajoutée le 13 avril 2022.

 

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