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Le blogue de Jacques Gauthier

Qui est la recluse Jeanne Le Ber? (1662-1714)

Le 17 mai 2023 se tenait à la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours de Montréal l’ouverture du procès diocésain de la cause de Jeanne Le Ber. J’étais présent comme membre de la commission historique. Voici un survol de la vie de celle qu’on appelait « l’ange de Ville-Marie ».

Femme de silence et de solitude

Jeanne naît à Ville-Marie (Montréal), le 4 janvier 1662, du riche marchand Jacques Le Ber et de Jeanne Le Moyne. Elle et ses quatre frères sont de la première génération d’origine française née à Montréal. Filleule de Paul de Chomedey de Maisonneuve et de Jeanne Mance, elle fréquente dès l’âge de six ans l’école des sœurs de Marguerite Bourgeoys, où elle apprend à lire, écrire et compter.

En 1674, elle fait sa première communion. Elle étudie chez les ursulines à Québec, soit deux ans après la mort de Marie de l’Incarnation. Elle apprend la grammaire, l’histoire, le catéchisme, et aussi la couture, la broderie d’art, la calligraphie. Les sœurs témoignent qu’elle est intelligente et chaleureuse, pieuse et déterminée. Elle exprime clairement ses choix, comme ne porter que des vêtements simples. Joyeuse de nature, elle n’est pas du tout attirée par les mondanités.

L’adolescente se distingue surtout par son amour de l’Eucharistie et son attrait pour le silence et la solitude. Elle se retire souvent pour prier, ne voulant faire qu’un avec Jésus. En 1677, elle prononce à 15 ans une promesse de virginité, en présence de son directeur spirituel, le sulpicien François Seguenot, homme équilibré et spécialiste de l’oraison. 

Sa famille pense la marier, mais Jeanne désire mener une vie de réclusion, sans pour autant entrer dans une communauté religieuse. À 18 ans, ses parents l’autorisent à vivre recluse dans une chambre de la maison, un peu à l’exemple de Catherine de Sienne et de Rose de Lima. Elle ne quitte sa chambre que pour aller à la messe le matin, avec Anne Barrois, sa cousine, qui deviendra religieuse de la Congrégation de Notre-Dame. Anne veillera à ce que Jeanne ne manque de rien, l’accompagnant jusqu’à sa mort, tout comme son directeur spirituel. En 1685, après cinq ans d’expérience comme recluse, les autorités religieuses de l’époque lui permettent de faire un vœu perpétuel de chasteté et de réclusion. 

Son père lui donne une dot considérable, qu’elle va gérer en subvenant aux besoins de la colonie. En 1695, elle remet une large somme à la Congrégation de Notre-Dame pour ériger une église consacrée au Saint Sacrement, à condition qu’elle puisse avoir une cellule derrière l’autel, où elle vivra le reste de ses jours. 

La pierre d'aimant

Le 5 août 1695, après quinze ans de réclusion chez ses parents, on célèbre son entrée officielle dans le petit appartement de la chapelle de la Congrégation, sous la direction du supérieur sulpicien et du vicaire général, Dollier de Casson, à la grande joie de son amie Marguerite Bourgeoys. Elle y mène une vie de prière et de jeûne, s’adonnant à l’adoration du Saint Sacrement et à l’art de la broderie. Elle contribue à l’essor de l’adoration perpétuelle, à la construction d’un pensionnat pour l’éducation des filles, laissant un système de bourses d’études pour les élèves plus pauvres, ce qui est totalement nouveau à l’époque. 

Elle fuit l’oisiveté en méditant la parole de Dieu, en cousant pour les pauvres et en produisant de magnifiques broderies, où s’exprime sa foi profonde, comme les vitraux des cathédrales. Elle accueille aussi des personnes qui ont recours à ses conseils, avec l’accord de son directeur spirituel qui la rencontre chaque semaine. Elle ne cherche pas à être vue, même si elle est reconnue pour son bon jugement, non seulement dans les affaires spirituelles mais aussi financières. 

Jeanne Le Ber Visage

(Photo du buste de Jeanne Le Ber, œuvre du sculpteur-portraitiste Jean-Pierre Busque réalisée d'après les analyses du Laboratoire de médecine légale du Québec, 2022)

Un jour de juin 1698, deux Anglais sont de passage à Montréal. Ils ont entendu parler de la sainteté de la recluse, âgée de 36 ans. Ils veulent la rencontrer dans sa solitude, d’autant plus qu’ils connaissent sa famille. Ils demandent à Mgr de Saint-Vallier, successeur de François de Laval, d’y aller avec eux, puisqu’il se trouve à Montréal et qu’il peut visiter la recluse quand il veut. Les deux visiteurs sont stupéfaits de la voir dans un si petit appartement, attenant à la chapelle de la Congrégation de Notre-Dame. Elle ne porte pas le voile comme les sœurs en communauté, mais est coiffée d’un simple bonnet. Vêtue modestement d’une robe de grosse toile grise, elle est chaussée de sandales qu’elle a fabriquées avec des feuilles de blé d’Inde. Son lit est une sorte de paillasse, sans matelas ni drap, avec un oreiller de paille.

L’un des Anglais, un pasteur protestant, lui demande comment elle fait pour demeurer dans de si misérables conditions, alors qu’elle pourrait vivre confortablement dans le monde. Elle lui répond : « Une pierre d’aimant m’a attirée ici et me retient ». « Quel est cet aimant », lui demande-t-il. Elle ouvre la petite fenêtre, par où elle reçoit la communion, elle se prosterne vers l’autel en regardant le tabernacle, puis elle répond : « Voilà ma pierre d’aimant, notre Seigneur, réellement présent dans le Saint Sacrement ». Elle leur parle de ce grand mystère avec tellement de ferveur, qu’ils s’en retournent dans leur pays, aimantés à leur tour par ce qu’ils ont vu. On dit que le pasteur fut tellement impressionné par les vertus de Jeanne qu’il se convertit au catholicisme.

Cette scène est rapportée par le sulpicien François Vachon de Belmont, qui a connu Jeanne et qui lui consacre une première biographie peu de temps après sa mort en 1714. Ce texte de base va inspirer les biographies à venir, surtout celles de deux autres sulpiciens, Étienne Mongolfier, qui fait paraître sa vie de Jeanne Le Ber vers 1780, et Michel-Étienne Faillon, qui, en 1860, publie L’héroïne chrétienne du Canada ou Vie de Mlle Le Ber

Vachon de Belmont se concentre sur l’essentiel de sa vie de réclusion qu’il résume en quatre points : fidélité à son règlement de vie et à son directeur spirituel; observation de la pauvreté et de l’humilité; pratique de l’oraison, de l’aumône et de la broderie; dévotion à Jésus-Hostie, à la Sainte Vierge et aux anges.

Deux prières à Marie 

La discrète recluse n'a laissé aucun texte écrit de sa main, sauf deux prières qui témoignent de sa grande dévotion à la Vierge Marie et aux anges. Vachon de Belmont transcrit cette prière de Jeanne dans sa biographie :

« Reine des Anges nôtre souveraine et nostre tres bonne mere vos filles de la congregation confient a vous seule la garde de leur blé esperant de vôtre bonté que vous ne soufriés pas que vos ennemis touchent au partage de celles qui sont sous votre protection et mettent toute leurs confiance en vous. »

La deuxième prière qu'on lui attribue est moins certaine que la première, puisqu'elle se retrouve uniquement dans L'Héroïne chrétienne du Canada ou vie de Mademoiselle Le Ber de Michel-Étienne Faillon. Elle est demandée à Jeanne en 1711 par son cousin Charles Le Moyne, baron de Longueuil. Elle confectionne un étendard, où figure une image de Marie avec sa prière, qui sera exaucée, pour contrer la flotte anglaise qui vient envahir la colonie.

« Nos ennemis mettent toute leur confiance dans leurs armes, mais nous mettons la nôtre au nom de la Reine des anges que nous invoquons. Elle est terrible comme une armée rangée en bataille. Sous sa protection, nous espérons vaincre nos ennemis ».

Aujourd’hui, nous n'avons que la signature de Jeanne Le Ber au bas de ses actes notariés, et ses broderies comme écrits. Témoignage précieux d’une femme pratique et mystique qui a tout donné pour répondre à l’appel d’un amour absolu. Sa ferme volonté de vivre en réclusion et de porter dans sa prière les intentions de ses compatriotes s’est maintenue toute sa vie, selon son charisme et l’action de l’Esprit. Elle a tout quitté pour posséder la « perle fine » de l’Évangile, contribuant comme pierre vivante à la construction de l’édifice spirituel de la Nouvelle-France. Elle s’est approchée fidèlement du Christ, « la pierre vivante rejetée par les hommes » (1 P 2, 4), devenue « la pierre d’angle », sa Pierre d’aimant, « la merveille devant nos yeux » (Mt 21, 42). 

Jeanne Le Ber

Il suffit d’être

Atteinte d’une pneumonie, Jeanne entre dans la vie éternelle le 3 octobre 1714, à l’âge de 52 ans, après presque 35 ans de réclusion. La population accourt à ses funérailles pour lui rendre un dernier hommage et surtout prier « la sainte » qui a rejoint Jésus, l’amour de sa vie. Ses restes mortels, authentifiés par les experts en 1991, sont déposés depuis 2005 dans une niche murale de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours à Montréal, à côté des restes de sainte Marguerite Bourgeoys.

Nous n’avons pas à adopter le mode de vie de Jeanne, mais à imiter son amour pour le Christ qu’elle servait selon son charisme et les dons de l’Esprit. Prophète pour notre temps, sa vie donnée comme laïque peut inspirer les chercheurs de Dieu en quête de joie et de simplicité. Elle reste proche des personnes pour qui la solitude est choisie ou imposée. Sa vie nous rappelle que cette voie de solitude peut mener à une rencontre du Christ, qui n’est « pas venu appeler des justes mais des pécheurs » (Luc 5, 32).

Le silence méditatif de la recluse parle de lui-même. Son désir brûlant de s’unir au Christ dans l’Eucharistie dit tout. Attirée par sa pierre d’aimant, elle brode de l’éternel avec le temps de l’année liturgique, d’où nous parvient le salut du Christ. « Il suffit d’être », nous rappelle le poète Patrice de La Tour du Pin (1911-1975), dans son hymne En toute vie le silence dit Dieu : 

« Il suffit d'être, et vous vous entendrez 
Rendre la grâce d'être et de bénir ;
Vous serez pris dans l'hymne d'univers, 
Vous avez tout en vous pour adorer. »

Il y a de ces fidélités qui sont de purs dons de l’amour de Dieu. Jeanne Le Ber en témoigne hautement. Laïque et libre, solitaire et solidaire, humble et disciplinée, elle a approfondi sa vocation d’adoratrice en rassemblant « le monde entier au creux de son amour », comme l’écrit le cistercien Aelred de Rievaulx (1110-1167) dans son traité La vie de recluse.

Jeanne a crié l’Évangile sur les toits par l’exemple de sa vie, dirait un autre amant de l’Eucharistie, saint Charles de Foucauld. Elle a trouvé l’unité de son être dans l’adoration de l’Unique. Son corps est devenu eucharistie, c’est-à-dire offrande et action de grâce. L’exemple de sa vie demeure une prédication permanente pour l’Église et le monde. Sa lampe brille dans notre nuit, comme une veilleuse allumée en permanence.

Prière pour la béatification de Jeanne Le Ber

Père plein de tendresse, tu as manifesté ta sollicitude pour les débuts de Montréal, en mettant dans le cœur de ta servante Jeanne Le Ber, un attrait à vivre une intimité toujours plus profonde avec ton Fils Jésus présent dans l'Eucharistie.
Tu as aussi voulu que la qualité de son intercession soit reconnue et qu'on recoure à elle dans des situations difficiles.

Nous te demandons que sa béatification par l'Église attire nombre de tes enfants à l'adoration eucharistique par laquelle tu veux combler le monde de tes bienfaits.
Daigne exaucer les prières que nous t'adressons maintenant par Jeanne pour ta gloire et la joie de ton Église. Amen.
(Autorisation de l'Ordinaire de Montréal, 2015)

Ce texte reprend mes deux articles sur la servante de Dieu:
"Jeanne Le Ber et sa pierre d'aimant", revue L'Oratoire, Montréal, septembre-décembre 2023, p. 4-6.
"Jeanne Le Ber, solitaire et solidaire", Prions en Église, Montréal, décembre 2023, p. 185-186.

Pour aller plus loin, consulter le site Les Recluses missionnaires de Montréal. Il y a une section consacrée à une bibliographie sur Jeanne Le Ber et des articles et vidéos sur sa Cause
Voir aussi l'article de Georges Bellemare, vive-postulateur de la Cause de canonisation de Jeanne Le Ber, sur le site des Cursillos francophones du Canada.  

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vendredi 23 février 2024

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