Ma vie comme mission

Le pape François a voulu que le mois d’octobre 2019 soit nommé Mois missionnaire extraordinaire. Le thème : « Baptisés et envoyés : l’Église du Christ en mission dans le monde ». Il propose quatre dimensions spirituelles pour bien intégrer la Mission dans la vie : la rencontre personnelle avec le Christ, le témoignage des saints, la formation catéchétique à la Mission, la charité missionnaire. Je vais surtout me concentrer sur le premier point en partageant avec vous mon témoignage du Christ.

Être aimé de Dieu

Je suis aimé de Dieu. Voilà l’essentiel de ma vie. Dès ma jeunesse, je parlais à Jésus comme à un ami. Je lui chantais spontanément des chansons, lui confiant mon désir d’être son missionnaire, son témoin. Qui avait mis un tel amour et un tel désir dans mon cœur? L’Esprit Saint, sans doute ! « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). J’étais convaincu que Jésus me connaissait, m’aimait tel que j’étais, comblait ma soif d’absolu. Très jeune, j’ai été un « séduit », un ravi du Christ. Je le resterai.  

Être chrétien, c’est avoir rencontré le Christ d’une manière si intime qu’il est devenu quelqu’un, une personne, le Vivant. Benoît XVI en parle au début de son encyclique Dieu est amour : « À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive ». 

La rencontre du Christ peut devenir un événement fondateur de vie à un moment précis. Pour moi, ce fut lesoir du 2 juin 1972[1]. À la suite d’un voyage raté en Californie sur le pouce, je me retrouvai dans une communauté de jeunes à Drummondville (Québec). À la prière du soir, nous avons récité trois Je vous salue Marie. J’ai basculé dans la joie du Christ, touché par sa paix. J’ai raconté à plusieurs reprises cette aventure de conversion, l’inscrivant dans une histoire biblique et ecclésiale, où le Christ est lui-même la mission et le missionnaire. 

Ma mission de témoigner du Christ emprunta des chemins inattendus : l’expérience à l’Arche en France avec Jean Vanier, la découverte des œuvres de Jean de la Croix et d’autres saints, la vie monastique à l’abbaye cistercienne d’Oka durant quatre ans, l’enthousiasme pour la poésie et la nature, mon mariage avec Anne-Marie et la venue des quatre enfants, la thèse de doctorat sur Patrice de La Tour du Pin, les vingt ans comme professeur à l’Université Saint-Paul d’Ottawa, la petite voie de confiance avec Thérèse de Lisieux, l’écriture de livres, la prédication de retraites spirituelles, le défi de porter la Parole dans ces lieux de mission que sont les réseaux sociaux, mon site Web, mon blogue. 

Durant toutes ces années, le Christ est demeuré ma source d’inspiration, le Verbe qui a « les paroles de la vie éternelle » (Jean 6, 68). J’ai trouvé en lui le sens de la vie et de la mort. Avec la Vierge Marie, je me livre à son amour chaque matin dans l’oraison silencieuse, appelée aussi prière contemplative. La foi m’ouvre à la connaissance du Christ, présent dans « le ciel de mon âme ». Ce temps gratuit pour Dieu féconde mes chemins de mission, attise le désir de l’aimer et de le faire aimer, même après ma mort. 

Mission 

Être disciple missionnaire

« Pour vous, qui suis-je? » Cette question de Jésus à ses apôtres, que l’on trouve chez les trois évangiles synoptiques, m’a toujours interpellé. À chacun de répondre personnellement. Pour moi, Jésus est le visage de la miséricorde du Père, la présence permanente, la quête à poursuivre, le nom qui sauve. Je n’ai jamais fini de le rencontrer. Comme les disciples d’Emmaüs, je le reconnais à la fraction du pain, où il se révèle à mes yeux dans la communauté des croyants : « Allez dans la paix du Christ ». L’envoyé du Père m’envoie toujours en mission pour continuer son œuvre : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19).

 Cette attitude de « sortie », si chère au pape François, renvoie à l’appel de Jésus : « Viens et suis-moi » (Mc 10, 21). Je me laisse travailler par cette parole, j’en fais le lieu de mon cœur, lui demandant avec les premiers apôtres : « Où demeures-tu ? » (Jn 1, 38). 

Par le baptême, je suis incorporé au Christ et appelé à la sainteté. Comme chaque baptisé, j’ai ma vocation et ma mission dans l’Église. C’est en elle, peuple de Dieu en marche, que s’épanouit humblement mon identité profonde de disciple missionnaire. Église, corps mystique du Christ, qui s’exprime et se répand surtout par la liturgie et la mission. Elle n’existe pas pour elle-même ni pour plaire au monde, mais pour que l’amour de Dieu soit connu et célébré. Ses structures changent avec le temps, l’Évangile demeure. 

Je me vois comme un instrument du Christ qui vit le baptême reçu, un canal par où le feu de son Esprit peut se propager. Je ne risquerais pas longtemps ma vie sur son amour si je délaissais la méditation de la parole de Dieu, la pratique de l’oraison, la fréquentation des saints et saintes, ces « fous admirables » qui relancent ma quête, me tirent en avant, raniment l’espérance. 

Le Christ vit en moi quand je demeure en son amour et que je m’imprègne de sa parole. La mission d’annoncer la Bonne Nouvelle jaillit de cette relation profonde. Toute mission humanise par le dialogue, la relation. À l’image des personnes de la Trinité qui sortent d’elles-mêmes pour se donner, rayonner, le disciple missionnaire sort de lui-même pour aller où Dieu demeure, chez les autres, surtout les plus petits, les plus souffrants. 

Je m’efforce d’être ce disciple missionnaire, libre et joyeux, qui vit ce qu’il dit, qui se fait proche des autres sans vouloir les conquérir, les convertir, en leur imposant « ma » vérité. François de Sales donnait ce conseil : « Ne parle de Dieu que si l’on t’interroge, mais vis de telle façon qu’on t’interroge ». J’espère que ma vie de foi au Christ interroge mes contemporains qui ignorent ou qui ne croient pas en lui. Je souffre de voir que le Christ, vrai Dieu et vrai homme, n’est pas aimé comme il le devrait, à commencer par moi.

Être témoin sur la croix

Mon témoignage qui consiste à annoncer la paix, à proclamer avec le prophète « il règne, ton Dieu ! » (Is 52, 7), est-il assez contagieux, crédible, au milieu de tant d’informations et d’écrans ? L’abbé Pierre répétait souvent : « Lorsque nous arriverons à la fin de notre vie, on ne nous demandera pas si nous avons été croyants, mais si nous avons été crédibles ». 

Il me faudrait des ailes pour porter la beauté du message de l’Évangile, mais je n’ai que mes pieds pour avancer pas à pas, traverser les déserts du doute et de l’indifférence. La foi me guide dans cette nuit obscure mieux que la lumière de midi, me rappelle Jean de la Croix. Je suis blessé d’une blessure d’amour qui ne peut être guérie qu’en étant blessé à nouveau par le Christ.Il se sert de mes faiblesses et de mes fragilités pour que sa lumière entre et que se déploie la force de son salut. « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts » (Ph 3, 10-11).

Jésus s’offre librement au Père pour le salut du monde. Il n’a jamais été autant missionnaire que sur la croix. Son corps souffrant est la plus belle parole d’amour jamais dite. Nous la méditons chaque Triduum pascal, sommet de l’année liturgique, source de la mission : « Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui ; par ses blessures, nous sommes guéris » (Is 53, 5).Saint Paul, qui s’est faittout à tous pour en sauver quelques-uns, ira jusqu’à dire : « Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église. » (Col 1, 24-25) 

Comment trouver la joie dans les souffrances sans nous associer à celles du Crucifié ? Comment supporter l’épreuve sans nous offrir en Église pour le salut de nos frères et sœurs à qui Jésus s’identifie, comme l’ont montré les martyrs d’Algérie, dont les moines de Tibhirine, béatifiés le 8 décembre 2018 ? La souffrance n’a de sens qu’en étant assumée dans l’amour. Maximilien Kolbe offre sa vie pour un père de famille à Auschwitz. Thérèse de Lisieux, affaiblie par la tuberculose, marche et prie pour un missionnaire. Elle sera proclamée patronne des missions, sans sortir de son cloître, attirant à elle une multitude d’âmes missionnaires, « car une âme embrasée d’amour ne peut rester inactive », écrit-elle dans son Histoire d’une âme. Des âmes humbles, configurées au Christ sur la croix, comme Marthe Robin (1902-1981) et Georgette Faniel (1915-2002), soutiennent l’Église et portent le monde[2]. Selon notre vocation et mission, nous sommes tous appelés à être sel de la terre et lumière du monde (Mt 5, 13-16).   

Père secret qui nous confias
Ton secret afin qu’il éclaire,
Fais qu’il nous brûle et nous envoie
Dans tout le corps où tu n’es pas
Reconnu encor pour lumière.
(Patrice de La Tour du Pin, Hymne pour l’Épiphanie)

 

[1]J’en parle dans Jésus raconté par ses proches, Parole et Silence / Novalis, 2015, p. 207-218.

[2]Voir ma biographie spirituelle : Georgette Faniel, le don total, Novalis, 2018, p. 202-208.

Cet article est paru dans la revue Univers, Montréal, janvier-juin 2019, p. 9-11.
Pour consulter la revue en ligne, cliquez ici.

Soyez saints
Pleurer avec Jésus et les victimes

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